99 Francs (Frédéric Beigbeder) : JE postmoderne de l'écriture
Écrit par Administrateur du Site   
02-07-2008

Dans «99 Francs» (Beigbeder, 2000), l’écriture est en crise. Le fragment caractérise les œuvres postmodernes : il n’est pas soumis ni à la logique ni à la continuité temporelle. Le roman semble, c'est la pente descendante de ...

 

Le narrateur du roman «99 Francs» ne relate pas les faits de façon chronologique - et encore moins de façon véridique. Comment l’introspection pourrait-elle elle-même être chronologique ? L’écriture est d’autant plus éclatée que le sujet de l’énonciation, Octave, est fragmenté.

 

«99 Francs» (Jan Kounen, 2007)

 

L’individu ne se projette plus dans des modèles uniques, fragmentation sociologique oblige. L’individu intègre à son identité des faits jadis perçus comme opposés : bureau le jour, club échangiste le soir, bisexualité, prostitution platonique, drogue et attitude zen … Le postmodernisme inhibe les différences. Le sujet ne peut se représenter le monde par un tout parce que les points de vue se multiplient. La vision du monde du narrateur passe par une focalisation changeante. Les six chapitres du roman laissent la parole, et l’écriture, à la multiplicité de ces voix; JE, TU, IL, NOUS, VOUS, ILS. Le regard est kaléidoscopique.

 

Tantôt le JE se fait ouvertement intime et personnel, tantôt il est masqué par l’utilisation des autres pronoms personnels; c’est toujours ce même JE qui narre. Le premier chapitre représente l’unité d’un JE. À mesure que l’histoire évolue, le narrateur tombe dans une focalisation diffractée. La quête identitaire de Octave l’éloigne paradoxalement d’un JE. Les spécificités narratives du roman figurent d’un JE autre. L’identité se fragilise. Un acteur peut incarner plusieurs rôles, simultanément ou successivement. En parlant de lui à la deuxième et à la troisième personne du singulier, ainsi qu’à la et première, deuxième et troisième personne du pluriel, le narrateur souligne le caractère artificiel de la fiction mais aussi comment il est difficile pour ce JE de supporter l’ensemble du récit. Serait-ce le poids autobiographique ? Beigbeder crée un effet de distanciation et d’étrangeté. 

 

En s’inscrivant autrement qu’au JE, le narrateur incite le lecteur à se distancer par rapport aux faits décrits. La distance sollicite l’esprit critique et avive la conscience. Un roman qui autobiographique qui n’utilise pas systématiquement le JE consent nécessairement à ce que le lecteur réfléchisse aux rapports entre la narration et l’autobiographie. L’effet politique de la distanciation est la désaliénation. Octave est plus qu’un narrateur autodiégétique, c’est un narrateur intradiégétique. L’action de raconter et d’écrire est fictionnalisée, incluse à la diégèse. «J’écris ce livre pour me faire virer.» «Je ne suis pas un gentil narrateur.» (Beigbeder, 2000)  

 

«99 Francs» (Jan Kounen, 2007)
 

Il arrive aussi au narrateur de s’adresser directement au lecteur : «Vous-même, qui lisez ce livre, […]» (Beigbeder, 2000) Le narrateur détruit finalement l’illusion en soulignant comme pure construction la fiction représentée. Le texte se caractérise par une double énonciation : le récit est métatextuel parce qu’il réfléchit simultanément le sujet de son écriture. 

Peu importe les moyens employés par Octave pour s’extirper de l’inconscience et atteindre un JE réunifié, l’ère de la folie, de la transgression et de l’ivresse l’emportent. Octave est désabusé, désillusionné. Il contaminer même les lecteurs avec son attitude blasée. «L’ultra-moderne solitude» de Alain Souchon est celle de toute une génération d’individus esseulés et saturés, celle d’une «solitude dans la foule». (Beigbeder, 2000) 

 

Pire que la haine, l’ignorance. «La nuit, je vais dans des soirées où personne ne me voit […]», «[...] tu hurles, mais personne ne t’écoutes.» (Beigbeder, 2000) Les gens se préoccupent peu du sort des autres. Alors que «les gens se parlent de plus en plus rarement», «la déférence est une déchéance» (Beigbeder, 2000).  Dans ces conditions, notons le caractère éphémère et superficiel des relations socio-affectives : «Autrefois tu avais trop d’amis et maintenant tu n’en as plus. Cela veut dire que tu n’en as jamais eu.» (Beigbeder, 2000) Le projet de Octave est de recoller les morceaux de sa vie professionnelle et sentimentale. En définitive, le roman clame l’impossibilité d’une entente. «La myopie est ton dernier luxe. Tout est merveilleusement flou comme dans un vidéo-clip. Tout est surface.» (Beigbeder, 2000) Baudrillard sert de ce livre ! 

 

La perdition accélérée des mœurs ensemence le vide existentiel. Le texte est parsemé de ces lieux communs et banalités qui «agrémentent» les dialogues des personnages du roman. Saturées de stéréotypes et d’inconstances, les conversations figurent d’autant mieux le vide. «Je suis allée chez l’esthéticienne ce matin. Ça fait super mal, surtout le maillot. […] Dans l’avion pour me déshydrater, je me démaquille, je me fais un peeling et puis hop ! la crème hydratante.» (Beigbeder, 2000)

À SUIVRE …

«99 Francs» (Jan Kounen, 2007)
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Dernière mise à jour : ( 18-07-2008 )
 
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