99 Francs de Frédéric Beigbeder Roman postmoderne
Écrit par Prune   
28-06-2008

«L’éclectisme est le degré zéro de la culture contemporaine : on écoute du reggae, on regarde du western, on mange du McDonald à midi et de la cuisine locale le soir, on se parfume parisien à Tokyo, on s’habille rétro à Hong Kong, la connaissance est matière à jeux télévisés… L’heure est au relâchement.»

(«La Condition postmoderne», Jean-François Lyotard, 1979)

 

Comment donner une définition à ce qui, par définition, ne se définit pas ? Comment homogénéiser et synthétiser cette «ère du vide» théorisée par tant de socio-onto-philosophes ? Est-il cause ou effet ? Chose certaine, le postmodernisme caractérise le fonctionnement de notre société contemporaine. Les mouvements culturels de l’universalisation et de la mondialisation se jouent au rythme de ce postmodernisme.  

 

Toute production culturelle en porte la trace parce que le sujet de l’énonciation n’échappe pas aux conditions socioculturelles, conditions qui le moulent. «Vous êtes les produits d’une époque. Non. Trop facile d’incriminer l’époque. Vous êtes des produits tout court.» (Frédéric Beigbeder, 2000) La façon dont le sujet se positionne par rapport à son énoncé est symptomatique. Le livre est un témoin stigmatisé. L’œuvre éclatée met en perspective un réseau de facteurs postmodernes. Et ce sont ces marques que nous recherchons ici.

 

«99 Francs», (Frédéric Beigbeder, 2000) se prête admirablement au jeu. De deux choses l’une, soit le roman porte le titre de son prix, soit il est vendu au prix de son titre. Dans les deux cas, le titre annonce cyniquement les relations d’ordre commercial que tissent ensemble productions artistiques et rendement. Beigbeder ne cache pas que pour acquérir le livre, il faille payer l’objet. Là est l’essence de son propos. 

 

Consacré rapidement best-seller, «99 Francs» fit scandale, gracieuseté de la diffusion à grande échelle et d’un large public cible. Depuis, Jan Kounen en a fait un film mettant en vedette Jean Dujardin (2007). L’attention et l’intention d’achat du public sont catalysées par la propagation et la diffusion du scandaleux par les médias.  

 

 

 

Mais pourquoi scandale ? Beigbeder donne à son personnage anti-héroïque une voix acerbe et pamphlétaire. Octave, le narrateur, s’enrage lâchement contre l’univers de la publicité et la société de consommation. Jusqu’ici, rien de réellement subversif; le ¾ des artistes postmodernes étant déjà dissidents parce que la dissidence généralisée caractérise elle-même le postmodernisme. «Même la désobéissance est devenue une forme d’obéissance.» (Frédéric Beigbeder, 2000)

 

Ce qui est fatalement scandaleux, c’est la véracité des faits ou les limites très peu étanches entre la fiction et la réalité. Le roman se base ouvertement sur l’expérience personnelle et professionnelle de son auteur. Cette ouverture autobiographique attire l’attention car elle est de l’ordre de la dénonciation et de la lapidation. Les affres de l’autofiction … «Toute littérature est délation.» (Frédéric Beigbeder, 2000) Le lynchage médiatique use des armes du postmodernisme; mass médias et couverture de diffusion détiennent un fort pouvoir de persuasion. Une place de choix sur la scène médiatique est réservée à l’œuvre où fusionnent relations fictionnelles et réalité. «Toujours en train d’écrire ton roman payé par l’agence pour détruire la pub ?» (Frédéric Beigbeder, 2000) Les révélations faites par l’auteur de «99 Francs» lui assurent cette place dorée.  

 

 

 

Si l’auteur peut dénoncer les stratégies peu scrupuleuses de la publicité, c’est parce qu’il fait lui-même partie des rouages de l’industrie. Bien entendu, on en appelle à son autorité en la matière, ce qui est purement sophistique. Il n’en reste pas moins que son discours, sous le revers du savoir professionnel, se justifie par l’expérience. Pour cette raison, le public place en lui sa confiance. Beigbeder, dix ans dans la pub, cela ne fait-il pas de lui un expert en son domaine ? Sans doute, mais il n’y a pas de loi régissant expertise, illusion référentielle et fiction. «99 Francs» est avant tout une fiction. La fiction narrative est le résultat de la vision du monde (Goldman) du sujet de l’énonciation et de son travail d’expression linguistique et idéologique.

 

On parlera encore de fiction même si l’auteur sera licencié par Young & Rubicam, agence de pub mondialement réputée (licenciement tant espéré par le narrateur du roman !) L’employeur n’aurait pas cru au caractère fictionnel du roman. D’ailleurs, personne n’y a cru, même pas l’auteur. Les similitudes entre les références sont frappantes, les noms à peine modifiés : Madone pour Danone, Maigrelette pour Silhouette, … Plus ces modifications sont minces, plus l’œuvre est qualifiée d’arrogante. Ce n’est plus seulement le livre qui constitue le scandale, mais l’auteur en tant que personnage public. Qui dit personnage ne dit pas Frédéric Beigbeder sortant de la douche le matin et prenant humblement le petit déjeuner. C’est le Frédéric Beigbeder dont Tout le monde parle, dandy mondain et présomptueux, beau parleur qui ne manque pas une chance de s’exprimer aux micros ou à la caméra, sur les plateaux de télé IN.  

 

L’architextualité a beau être tendance, elle ne justifie pas une analyse exhaustive où seraient mis en relation contexte postmoderne et œuvre de fiction. Elle en dit peu sur les rapports entre énoncé et contexte d’énonciation. Nous nous en remettons à Jean-François Lyotard qui, dans La condition postmoderne, présente une théorie susceptible de sonder l’œuvre postmoderne. «99 Francs» n’a évidement pas été choisi au hasard. Le roman est l’illustration en quasi-totalité des concepts nommés par Lyotard. Juxtaposition, fragmentation, tolérance, hyperréalité, pastiche, intertextualité, culture médiatique… tout y passe. Notre objectif est d’examiner comment le roman, dans ses formes et dans son contenu, figure la fragmentation, fragment tantôt objet du social, tantôt objet de l’individu. Culture médiatique, marketing, hyperréalité, pastiche et ludisme, «phénomènes» largement évoqués par Beigbeder, sont d’autres aspects qui gagneront à être visualisés sous l’optique de Lyotard.  

 

Une série d’articles suivront pour chacun des sujets abordés … À SUIVRE.

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Dernière mise à jour : ( 18-07-2008 )
 
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