À l’ère du postmodernisme, la vérité n’existe pas, n’existe plus. À l’unique réponse se substitut une réponse parmi tant d’autres tandis que le pouvoir des métarécits s’amenuise. Le postmodernisme est le constat d’un échec lamentable; ceux qui se réclamaient de la modernité n’ont pas révolutionné le monde. «Il avait fallu deux mille ans pour en arriver là.» (Beigbeder, 2000) Issue d’une réflexion portant sur les «grands» modèles, la société postmoderne ne conclut pas. Elle reste décloisonnée et fragmentée.
Le postmodernisme marque la fin des modèles sociologues. La juxtaposition et le mélange s’appliquent à la modification des hiérarchies et à l’accélération des renversements collectifs. «La vraie morale se moque de la morale.» (Blaise Pascal, cité dans 99 Francs) De nombreux modèles existentiels alternatifs sont disponibles et rendent compte de la diversité des mœurs, des comportements. Le pluralisme idéologique permet à de nouvelles valeurs de côtoyer les anciennes. Tous les moyens sont bons pour être heureux et sont légitimes lorsque l’honnête citoyen a fondamentalement le droit d’être lui-même.
Politiquement correct, tout mode de vie est théoriquement respectable. La tolérance et l’absence de jugement sont le résultat de la multiplication des valeurs, de la fragmentation de la société et du déclin des hiérarchies. La société n’en finit plus de multiplier les sous-groupes et les ghettos; culture techno, culture gaie et lesbienne, culture des 25-35, culture des gais et des lesbiennes de 25-35 ans aimant le techno … Paradoxalement, l’individu ressent un fort besoin d’appartenance. Faire partie et prendre le parti d’un groupe sont devenus une nécessité, nécessité que la publicité ne manque pas d’exploiter. Tous achètent leur différence au même endroit …
«99 Francs» montre comment des spots publicitaires de trente secondes remplacent désormais les métarécits. La publicité est «une perversion de la démocratie», parce que «les hommes politiques ne contrôlent plus rien; c’est l’économie qui gouverne» (Beigbeder, 2000) La publicité est un appareil de légitimation qui donne une signification aux comportements et aux valeurs d’une société en véhiculant une idéologie réconfortante. «La publicité est chargée de faire croire aux citoyens que la situation est normale quand elle ne l’est pas «Mais quand un mensonge s’arrête, cela ne veut pas dire qu’on rejoint la réalité. Attention : un mensonge peut en cacher un autre.» (Beigbeder, 2000) Derrière son apparente latitude, la société postmoderne camouffle habilement ses structures hiérarchiques : « […] pourquoi perdre ce bref laps de temps à remettre sans cesse en cause L’ORGANISATION ? Mieux vaut accepter les règles du jeu.» (Beigbeder, 2000)
Au quasi-sommet de cette hiérarchie, Octave, anti-héros et narrateur cynique du roman. Son prénom est d’autant plus innocent que son patronyme, Parango, déformation de parangon, désigne une personne utilisée comme modèle. La pub ne fait que proposer des modèles, mais heureusement, tout le monde ne ressemble pas à Octave. Complexé d’Icare, il incarne la volonté de puissance et de domination de la société postmoderne. «Je suis un publicitaire : eh oui, je pollue l’univers.» (Beigbeder, 2000) Narcissique, il est complètement fasciné par sa propre image.
http://www.cf-network.com/cfan/IMG/jpg/photo_4-11.jpg
Évidemment, il ne manque jamais l’occasion de se faire l’amour à lui-même, manuellement ou de façon fantasmagorique. Au courant de ses aventures sans lendemain, il ne sait plus s’il doit occuper une position passive ou active, aimer ou être aimé. Il se déchire, se fragmente. Il aimerait être un autre pour pouvoir s’aimer. Il voudrait ne pas s’avoir pour se posséder. Il aimerait être Marc Marronnier. (Marc est un personnage récurrent dans l’œuvre de Beigbeder. Déjà, il habitait «Mémoires d'un jeune homme dérangé», «Vacances dans le coma», et «L'amour dure trois ans».)
La santé mentale précaire de Octave est le résultat de son incapacité à organiser son identité. Miroir et double (palais des glaces, réfrigérateur en inox, …) créent un effet synecdochique. Pour ce créatif de pub le jour et complice de meurtre le soir, le double est la possibilité d’intégrer les différentes facettes de sa personnalité à un tout viable. Octave ne parvient finalement pas à se percevoir comme une totalité. Il est morcellement. 99 Francs est davantage une déclaration officielle de la fragmentation qu’un réel mea-culpa. Le texte est si documenté en chiffres, statistiques, détails, qu’il ressemble à un pamphlet, une enquête.
À SUIVRE …
