Le libraire Roman Bessette
11-01-2009
Le voyage amorce la découverte de l’utopie. L’écriture est une façon de voyager; l’aventure toute moderne de cette écriture pose l’hypothèse d’un présent. Dans Le libraire (Gérard Bessette), Hervé Jodoin ne voyage pas, il va là où se trouve le travail. Hervé Jodoin n’écrit pas, il passe son temps.

 




L’anti héros de cette aventure littéraire fait escale à travers le miroir d’une réalité déformée, voyage vers la contre utopie. L’expérience visionnaire s’entame dès l’ouverture du journal. Le départ du narrateur pour l’autre monde se solde par la fermeture du journal, du livre.
Contexte
Quelque chose de particulier se trame au Québec entre 1950 et 1960. Il n’y a pas que l’apparition de la télévision et les bières à 0,25 $. Ce qui donne lieu d’être la Révolution tranquille n’apparaît pas du jour au lendemain. Il y a gestation. Une énergie bouillonne déjà dans l’esprit de certains groupes d’individus. Contre l’aliénation, ils ruminent, lancent un Refus Global en 1948 et peignent leur mécontentement. À l’aube des années 60, une idée en sourdine commence à rallier les gens : la place qu’occupe le Québec ne lui rend pas honneur. La culture est soumise à celle du Far-West. Quelqu’un se paie la tête de quelqu’un !
Le défi est de voir comment Le libraire est un récit de la rupture qui témoigne de ce contexte socio historique. L’atmosphère est celle d’une décennie charnière où tout se passe entre un triste constat et le passage à l’acte. Le passé s’acharne contre le présent et refuse ce que l’avenir propose. Des institutions aussi modernes proposent nécessairement une façon radicale de produire et d’être. Rien de moins menaçant pour les fondations du monument national.
Près de dix années séparent l’écriture du roman de Bessette et le contexte qu’il met en scène. Peut-être parce que Le libraire n’aurait pu être écrit avant 1960. Ce simple décalage temporel permet une certaine distanciation. À rebours, l’ampleur des événements apparaît. Les relations causales s’éclaircissent, des effets dénoncent des causes. Si Jodoin est lucide, ses bras restent pourtant immobiles : « […] j’éprouvais la naïve impression que je pouvais encore servir à quelque chose; remplir un rôle utile. Ce n’était pas raisonné, évidemment. » Il faudra la fin du journal, la fin d’une décennie, pour qu’un mouvement irréversible s’amorce.
Jodoin, un homme qui n’est pas parmi tant d’autres
«Il fut un temps où je prenais plaisir à forcer mon personnage, car il est agréable de pouvoir injurier impunément les gens». Hervé Jodoin est un personnage. Dans la réalité même du récit, il en est un. Il semble ne pas y avoir de concordance entre ce qu’il montre être et ce qu’il est. Jodoin, c’est la multiplication des adjectifs, l’archétype même de l’ermite. Aux yeux de la petite communauté de Saint-Joachin et des lecteurs, ils apparaît misanthrope, désabusé, solitaire, acerbe, insolent, cynique, lucide, blasé, désabusé, désillusionné, lâche… mais combien incontournable. On s’y attache et on s’y identifie rapidement, et avec raison. Son cynisme s’exprime à travers ses ironies, son semblant d’indifférence, sa fine arrogance, à travers Mlle Placide qui renvoie à «l’infantilisme de notre peuple»… Son cynisme est synonyme de désenchantement.
La banalité et l’apparente conformité de Jodoin masquent à quel point il ne le fut pas. À force de répressions, une partie de lui-même s’est effacée. Lorsqu’il dit «J’ai commencé ainsi. Autant vaut continuer. C’est moins fatigant que de changer.», c’est son histoire personnelle qui rencontre l’Histoire collective et politique du Québec. La mémoire personnelle et collective de Hervé est évacuée : il est privé de références dans le temps, privé de savoir d’où il vient et où il va. «Je n’ai pas commencé ce journal pour ressasser des souvenirs.», «Quand à ma vie passée, j’aime mieux l’oublier.» Hervé se souvient à peine du collégien rebelle qu’il fut, à l’image de Martin Guérard, «liseur dangereux, doublé d’un anticlérical en herbe». S’il vend le livre à l’acnéique adolescent, c’est par compassion, espoir et projection. Nous savons seulement une chose, c’est qu’il travailla dans le passé, et pour un salaire de famine, au collège de Saint-Étienne. «Le désœuvrement explique bien des choses.» Saint-Étienne n’est nul autre que le premier des martyrs. Accusé d’avoir proféré des propos calomnieux contre Dieu, il fut lapidé à Jérusalem. Jodoin est également un martyr. Il ne s’apitoie pas, mais c’est tout juste. Il souffre en silence de la répression de sa culture.
Indifférence et liberté: «Ça me fait ni chaud ni froid»
L’indifférence est appelée communément l’absence de choix ou l’absence d’un intérêt marqué pour une chose ou une autre. Il y a une forme d’égalité sur une balance imaginaire où tous les motifs se valent. C’est la règle du pareil au même. C’est un principe que Jodoin a à cœur. Descartes, dans le Discours de la méthode, ne dit pas textuellement que l’homme est indifférent là où il manque de connaissances mais plutôt que moins il aura de raisons le poussant à choisir, plus il sera indifférent. Le plus bas degré de liberté est bel et bien l’indifférence. Un des slogans clamé par l’équipe au pouvoir dans 1984 (Orwell),Big Brother, n’est-il pas «L’ignorance, c’est la force» ?
Par peur de se tromper, Jodoin se taira. «Je dis peut-être : car il y a du pour et du contre.» Il n’y a que ceux qui connaissent la vérité qui ne se trompent jamais. Et puisque Jodoin sait ne pas la connaître, il préfère se dérober. Jodoin est indifférent. Il est l’homme du «peu importe». Peut-être ne l’a t-il pas toujours été, mais aujourd’hui, il l’est affreusement. Nombre de ses paroles corroborent ce fait : «Je lui répondis que ça m’était égal pourvu qu’il n’y eut rien à faire.», «Je lui ai répondu qu’il connaissait mieux que moi les besoins de sa clientèle et que je n’avais par conséquence pas d’opinion à ce sujet.», «[…] la seule opinion que je pouvais émettre puisque je n’avais pas examiné en détail son stock de livre.», «Je lui avouai que je manquais d’esprit d’observation et que je refusais de porter un jugement sur tout édifice, à moins de l’avoir vu quelques douzaines de fois.», «J’ajoutai toutefois que j’étais fort mauvais juge en cette matière.», «Je n’aurais pas osé porter un jugement là-dessus.», etc. L’obscurité et la confusion cautionnent l’indifférence. Jodoin parle toujours d’hypothèses, d’arguments, de logique, de raison» et d’opinions mais ne prend pas clairement position.
La déresponsabilisation de Jodoin peut être interprétée comme son refus à vouloir payer le prix de la liberté : «Pourvu qu’on ne soit pas libre. […] pourvu qu’un devoir vous force à rester en place.» Jodoin démissionne d’un système et s’abandonne à vivre une vie médiocre. Même s’il écrit un journal personnel, il ne diffuse ni ses opinions ni ses impressions; nous lisons le journal seulement dix ans après son écriture. Une autre devise de Big Brother est non sans hasard «La liberté, c’est l’esclavage». Retiré en lui-même, Jodoin se met à l’abri de toutes obligations, se cachant derrière sa casquette, avec une grande visière opaque. Assis entre deux chaises, sur son tabouret à la librairie ou à la taverne, il n’ose bouger au risque de tomber… voire voler. La taverne où viennent biberonner les gens est comme les losanges dispensateurs de sommeil (Fahrenheit 451, Bradbury), ou le soma (Le meilleur des mondes, Huxley). Elle témoigne davantage d’une société de la diversion que du réel divertissement. «En apparence, nulle pression extérieure ne s’exerce donc sur moi.» Chez Trefflé a comme avantage de n’être pas très loin de l’endroit où Jodoin demeure, pas très loin de son lit. Il existe une métaphore qui compare le sommeil, l’engourdissement alcoolique et la torpeur des individus comme somnolents et qui ne prennent pas conscience des magouilles qui se passent sous leur nez. Hervé semble presque aveugle, «Quant à mes ses dons d’observations, je les estime à peu près nuls.» «Tu dors ou quoi ? Réveille-toi donc!»
À l’image de sa province paralysée et de la serveuse du café complètement niaise, Jodoin a de la difficulté à admettre qu’il puisse y avoir une différence entre stagnation et stabilité. Différence notable pourtant. Le mot clé dans l’existence de Jodoin est complaisance; il vit en dessous de ses moyens et ne s’en trouve pas plus mal. La richesse de son vocabulaire, l’envergure de sa culture et ses tirades érudites le trahissent. Si la connaissance est directement proportionnelle à la liberté, Jodoin est libre, mais seulement en théorie, dans le silence de son orgueil. Son manque d’ambition lui vaut son petit pain, lequel semble le satisfaire pleinement. Il ira jusqu’à se mépriser, se négliger, perdre toute estime de soi : «Je me considérais moi-même comme plutôt fini, en ce sens que je n’espérais plus atteindre à une quelconque réussite intellectuelle, sociale, pécuniaire ou simplement matrimoniale…» Son manque de goût marqué pour le changement témoigne d’une pulsion de mort ou plutôt d’un décret mortifère où il trouve asile. Il répète sans cesse «J’y serais resté indéfiniment.», «Je déteste les déplacements.», «Je ne me sens guère le goût de me déplacer encore une fois.» Il a la certitude que les choses resteront comme elles le sont maintenant, que rien ne changera. Le Hervé désillusionné est devenu un fanatique de l’équilibre, des habitudes et de la redondance. Il doit impérativement combattre le changement. Si le temps sème le changement, il lui suffit d’arrêter le temps. «Il s’agit de tuer le temps» Jodoin semble d’ailleurs toujours las, fatigué, aux limites de la lenteur et de l’immobilité : «Quand je dis que je ne fais rien, je veux dire que je ne bouge pas.» Souvenons-nous que c’est son manque d’argent qui motive sa recherche d’emploi et non quelque ambition personnelle. C’est pourtant le journal qui remporte la palme du meilleur tueur de temps. La longueur des phrases sème la répétition des gestes quotidiens comme celle d’un disque trop usé qui saute. Hervé est à l’image de la révolution, il est plus que tranquille : «J’avais pu garder mon équanimité.» Ce n’est pas sa lâcheté apparente qui fait de lui un anti-héros. Il refuse d’obtempérer, certes, mais en douce. Sa mollesse s’exprime justement cette subversion trop silencieuse. Peut-être croit-il que les circonstances le disculpent.
L’immuabilité du corps de Jodoin, de son esprit et de son ambition pourrait bien se lire à un degré supérieur. Il existe une forme d’acceptation pacifique chez Jodoin qui n’est pas sans rappeler celle de la décennie 50-60 et de sa génération cotonneuse. «Je ne regrette pas mon refus. La chambre que j’occupe me satisfait pleinement. Elle n’est pas grande, mais quelle importance ?» «Mais quand on est trop las pour marcher loin […], alors tuer le temps devient un problème sérieux.» Tout se situe au niveau de l’acceptation passive d’une situation qu’il n’a pas choisie. De même qu’il accepte et s’habitue à l’odeur fétide de la bouche d’air chaud ou à la quantité de bière qu’il ingurgite.
Prohibition
Qui se souvient encore de Fahrenheit 451 dans un Québec où on oublie trop vite ? Ray Bradbury écrit en 1953 ce qui deviendra un manifeste moderne. Certains liens peuvent être faits avec Le libraire : des sociétés totalitaires, un climat astreignant, le peu d’alternatives disponibles... «Nous avions vécu, lui et moi, dans une atmosphère de contrainte depuis notre enfance que nous ne trouvions pas lesdites circonstances aussi révoltantes qu’elles le méritaient.» Bien entendu, Jodoin ne possède pas la fougue de Guy Montag. «Je ne saurais rien inventer.», «Je ne lis plus depuis assez longtemps.» dit-il. Par contre, Le libraire délivre un message qui va dans le même sens. La mise à l’index de certains livres témoigne d’une instance (les institutions au pouvoir) qui refuse le droit à l’imagination et au sens critique. Ces crimes sont ceux que commettent les sociétés qui n’aiment ni les intellectuels ni les séditieux. Si dans Fahrenheit 451 on brûle les livres, au Québec on les retire de la circulation et on les cache. Les problèmes moraux ou éthiques semblent tourner autour de l’idée du livre : lire est une expérience déstabilisante, confrontante.
Le livre représente la diversité des points de vue modernes comme une ouverture sur le monde. C’est tout ce que le Québec sera, mais dix ans plus tard. Les livres peuvent sembler subversifs parce qu’ils amènent le lecteur à penser par lui-même, le traînent dans un abîme de réflexions. Ils amènent surtout à faire une chose tout à fait inusitée; réfléchir. Réfléchir, c’est tisser des liens, plonger dans l’intertextualité, entrer en contact avec l’âme humaine, etc. L’imagination excitée par la lecture pose plus de questions qu’elle ne donne de réponses. «Je n’ai pas d’imagination.» dit Jodoin. Les livres sont répréhensibles principalement pour cette raison. Certains aiment donner des réponses mais n’aiment pas les questions. Ce sont ces «certains» que le Québec supporte de 1944 à 1959, et peut-être bien avant et jusqu’à aujourd’hui. La forme du roman est dissidente dans la mesure où elle conteste l’emprise du gouvernement clérical de Duplessis. L’écriture est un moyen, une soupape : «Pourvu que ça continue, que je trouve quelque chose à dire.» Lorsque Jodoin rapporte ses paroles dans son journal, il le fait souvent, sinon toujours, en utilisant le style indirect; il simule et reproduit ainsi la façon dont les autorités l’excluent et l’éloignent de lui-même et de son identité.
contre-utopie
Le roman de Bessette rend compte d’un contexte social donné. Son travail d’écrivain est de représenter cet instant historico sociologique grâce aux outils d’un réalisme photographique qui n’est en fait qu’un simulacre; il joue sur l’éclairage et la composition de l’image pour créer un portrait révisé. La métaphore est-elle juste ? Bref, l’effet produit par ce travail d’écriture est de mettre à distance le réel pour mettre à jour une vérité. C’est à travers le traitement du récit que s’exprime la critique. Le libraire est une œuvre «reduplicative - critique» à l’image de 1984 (George Orwell), d’Orange mécanique (Anthony Burgess), d’Un bonheur insoutenable (Ira Levin) et de Le meilleur des mondes (Aldous Huxley).
L’atmosphère concentrationnaire du Québec des années 50 pourrait bien justifier les ressemblances qu’il peut y avoir entre Le libraire et ces romans cultes de la contre-utopie. L’État au pouvoir et le clergé sont des institutions qui gèrent et définissent les moyens du bonheur, ce qui deviendra indubitablement les moyens efficaces du malheur et les assises de la révolution. «Ce n’est pas une solution idéale, je le sais bien.» souligne même Jodoin. Le roman de la contre utopie se moque de ceux qui prétendent pouvoir organiser à grande échelle le bonheur d’autrui. Il refuse le fait qu’il ne puisse exister qu’une seule réponse aux questionnements. Il est le tenant des alternatives quand la société n’en offre pas.
À ce sujet, les élans prodigieux de Voltaire nous reviennent à l’esprit. Dans «La liberté de penser», Boldmind (l’esprit vif) et Medroso (le craintif) dialoguent sur ce que rabâchent encore de nos jours les écrivains, les philosophes et les étudiants. Qui peut prétendre ne pas s’y sentir interpellé ?
Boldmind : Il ne tient qu’à vous d’apprendre à penser […], osez penser par vous-même.
Medroso : On dit que si tout le monde pensait par soi-même, ce serait une étrange confusion.
Boldmind : C’est tout le contraire […] ; ce sont ces tyrans des esprits qui ont causé une partie des malheurs du monde. Nous ne sommes heureux en Angleterre que depuis que chacun jouit librement de dire son avis.
Medroso : Nous sommes aussi fort tranquilles à Lisbonne où personne ne peut dire le sien.
Boldmind : Vous êtes tranquilles, mais vous n’êtes pas heureux; c’est la tranquillité des galériens qui rament en cadence et en silence.
Dans Le Libraire, nous pouvons lire quelque chose comme :
«De plus, n’est-ce pas, il tenait à respecter non seulement la liberté individuelle, mais aussi la liberté collective. […] Je le rassurai sur ce point en lui faisant toutefois observer que ces deux sortes de liberté s’opposaient souvent; que, dans bien des cas, les individus dont la majorité, fatalement, exprimait l’opinion générale «officielle» étaient tellement tiraillés, ballottés, par des craintes, par «certaines pressions» selon son expression, que leur prétendue liberté collective était le résultat de leurs servitudes individuelles»
En relisant ces lignes, c’est l’histoire du Québec qui s’écrit avant l’heure. L’église de Saint-Joachin est le modèle métaphorique d’une société contrôlante qui dépossède l’individu de sa liberté : «[…] des pères qui allient l’industrie laitière à l’élevage des jeunes gens». La guerre qu’entretient le clergé contre le livre est un moyen utilisé pour rallier les troupes de Saint-Joachin, cimenter les individus et masquer momentanément les conflits internes. Certains livres sont les coupables qu’il faut bannir, mettre à l’index. «Il s’agissait de livres à ne pas mettre entre toutes les mains.» Ici, c’est l’église qui fait office de cour de justice à l'impartialité douteuse. «Eh ben, c’est pas bon pour la santé icitte de contrer les curés. Les ficelles, c’est eux autres qui les ont, vous comprenez…» Le pouvoir de l’institution religieuse est tel qu’il contamine la géographie et la nomination des lieux, «portant presque toutes des noms de saints» : Saint-Joachin, Saint-Étienne, Saint-Roch…
Saint-Joachin n’est pourtant pas la dernière des campagnes idylliques. Le mythe du paradis terrestre ne s’y rejoue pas, même si elle est un équilibre précaire entre le mépris urbain et une nature cruelle. «Peu d’étrangers visitaient la ville» car elle n’a tout simplement aucun intérêt. La petite ville» est à l’abri de la grande ville, Montréal. L’urbanisation fait de la ville l’ennemie de Dieu parce que le citadin signifie son pouvoir sur la Nature dans l’édification d’une civilisation. L’habitant-urbain s’inscrit dès lors à jamais dans un espace dénaturé, lieu de perditions. La ville grouillante de vie s’oppose à Saint-Joachin, qui, elle, n’a pas de «topographie compliquée». Hervé Jodoin n’a pas dans son cœur d’espace idéalisé. Sans panorama intérieur, l’homme est sans ambition, sans espoir.
Le Capharnaüm
Là où il y a interdiction, il y aura toujours des gens pour profiter de la situation et faire de l’argent. Il y a des gens sans morale qui bafouent les lois pour satisfaire leurs intérêts personnels. Léon Chicoine n’est pas ce qu’on peut appeler un discipline des libertés individuelles, malgré ce qu’il voudrait faire croire à Jodoin. Il est plutôt fils du capitalisme et de la libre entreprise, «un pauvre type foirant de peur». Ne dit-il pas que «le livre est un produit commercial comme les autres» Libre entreprise et liberté semblent être des concepts confus dans son esprit réduit. Léon est avant tout un commerçant. S’il y a demande, il y répondra. S’il a des problèmes avec l’approvisionnement, il fera grimper ses prix. Le capharnaüm est l’endroit où s’entreposent les objets de ses crimes moraux.
Que savons-nous de ce que Léon baptise capharnaüm, la «chambre noire» ? Nous savons qu’«une massive porte de chêne avec son gros cadenas» «toujours cadenassée» garde le capharnaüm à l’abri des regards curieux et malotrus. Cet «accoutrement» n’est pas sans rappeler la Loi sur la propagande communiste, ou plus communément appelée la Loi du cadenas.
Que nous apprend l’étymologie de capharnaüm ? Ayant comme origines latines cafourniau «débarras» et furnus «four», l’appellation comme on la conçoit actuellement naît d’un jeu de mots moyenâgeux sur cafourniau, ou «débarras obscur». Dans le contexte livré par Le libraire, le capharnaüm est un lieu où sont mis en grand nombre des livres prohibés, restant dans l’ombre du commerce officiel. L’endroit est connoté d’une façon tacite et subversive. Les autorités religieuses lui livrent secrètement bataille. À l’opposé de Dieu qui est tout lumière, le capharnaüm est tout ombre. Il existe des rapports entre la pièce secrète de Léon Chicoine et le catholicisme.
Capharnaüm est en fait le nom d’une ville près de la mer de Galilée dont il ne reste que les fondations. Consultant l’Évangile selon Saint-Marc, on apprend que Jésus séjourna à Capharnaüm. D'après la prophétie d'Esaïe, Capharnaüm verrait un jour apparaître une grande lumière divine. Jésus s’y rendit donc. Évidemment, le pieux gourou attira une foule monstre devant la maison de ses hôtes. Voilà un premier point qui clarifie la métaphore qui compare le capharnaüm à Capharnaüm; le chaos, le désordre des gens, l’amoncellement, la cohue… Jusqu’ici pourtant, Capharnaüm est synonyme de lumière et non d’ombre. En fait, et sans entrer dans les détails, ce revirement de situation est dû au manque de foi des habitants de Capharnaüm. Et Jésus de condamner : «Et toi Capharnaüm, n'as-tu pas été élevée jusqu'au ciel ? Tu seras rabaissée jusqu'à l'enfer !» Jodoin est accusé du même crime.
Terminus métropole
Si la littérature est un lieu privilégié pour l’étalage idéologique, le journal intime est un refuge. L’écriture devient une manifestation du social passant par l’individualité. Le dialogue qu’a Hervé avec lui-même dans son journal est une manifestation de la raison. La raison est le propre de l’identité humaine. Contre toute attente, la parole est une façon de prendre possession de quelque chose, ne fut-ce que de soi. Hervé, en écrivant son journal et en utilisant le JE, acquiert et travaille son sujet, lui-même. Le roman tire des conclusions réalistes : des gens, comme Jodoin, sortiront gagnants et s’en tireront bien, d’autres par contre perdront une bonne part du pouvoir qu’ils exerçaient, et c’est très bien ainsi. Les usuriers, les profiteurs et les confesseurs seront lésés parce qu’ils récolteront ce qu’ils auront semé de dogmes et de peur. C’est plutôt réconfortant !
Partir, fuir, faire du profit, quitter le terne Saint-Joachin c’est littéralement profitable pour Jodoin. Il embrasse la possibilité d’un nouveau départ. La Révolution, c’est sa révolution. La façon dont elle couve en lui correspond à celle vécue par les Québécois : «Est-ce seulement une fois dehors, quand le vent se mit à me fouetter (la violence d’une prise de conscience) la figure et me rendit plus lucide, que mon plan germa dans mon cerveau ? Ou bien l’avais-je tranquillement mijoté dans la taverne sans y porter beaucoup d’attention ?» La façon dont se termine Le libraire témoigne en faveur de la modernité et encourage le changement, voire le renversement. Reste à savoir si changement est synonyme d’évolution. Jodoin «[glissant] le cadenas dans ma [sa] poche» signifie la début de la fin des interdictions et de la censure. La métropole accueille Jodoin et lui donne maintenant le droit de se gérer, de se respecter et d’être libre. Jodoin est tout sauf nostalgique. Jodoin est un partisan de la liberté; il nous l’a souvent dit sans nous le crier, «car en un sens, je [il] pense». La liberté, c’est la responsabilité, c’est délimiter son corps et son identité dans l’espace. Même si le roman laisse cyniquement croire que la roue continuera de tourner et que Jodoin retournera à ses flegmatiques habitudes, il y a tout de même renversement. Tout mouvement collectif soulève et instaure ce qui sera indéniablement un jour soulevé à son tour. Le libraire, c’est la «libre aire», dont le «libre air» est l’heureuse conséquence. Jodoin dit même , «Je me sentis alors soulagé d’un grand poids».
Il reste tant à dire, à penser. Le passage du capitalisme dans la société québécoise, la chute du pouvoir clérical, la défaite chronique, la désillusion, la maladie incurable de l’intellectualité… Nombre de pistes restent à élucider, et si c’était seulement réellement possible ! Après tout, la première utopie, c’est celle de la logique et de la rigueur rationnelle partout et toujours.
BIBLIOGRAPHIE
Bessette, Gérard. Le libraire, Éditions Pierre Tisseyre, Saint-Laurent, 1993.
Descartes, René. Discours de la méthode, J'ai lu, Paris,1999.
Laurin, Michel. Anthologie de la littérature québécoise, Éditions CEC, Anjou, 1996.
Ostervald, Jean Frédéric. La Sainte Bible : l'Ancien et le Nouveau Testament, traduite sur les textes originaux hébreu et grec, Mission Baptiste Maranatha, 1996.
Voltaire, François Marie Arouet. «La liberté de penser» in Dictionnaire philosophique, Gallimard, Folio/classique, Paris, 1994.
 
 

 

 
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Dernière mise à jour : ( 11-01-2009 )
 
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