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Tiré de son florilège "Pour l'amour de la vie," ce choix de pensées par Laurent Grenier (voir Répertoire) vous donne une idée de ce que cet auteur vous réserve.
Si quelqu'un ne parvient pas à voir clair dans son être, sa pensée est une vitre opaque qui le cache à lui-même; il est aveugle à son âme : feu divin qui flamboie dans l'âtre de son corps; il parle et agit obscurément. Mais s'il arrive à être lucide, il laisse filtrer la lumière, la vérité sur sa nature, qu'il saisit et offre aux autres sous la forme éclairante de paroles et d'actes sages.
Voici l'image que je me fais de Dieu : une source inexplicable de création, qui jaillit du fond des âges par une brèche mystérieuse. Une source dont le jaillissement représente le passage de l'état de stagnation, un et béat, à l'état d'écoulement, multiple et inquiet. Passage catastrophique ou providentiel? Avec lui commence un drame universel qui est un divin chef-d'oeuvre. Dieu y manifeste son génie créateur sous la forme tantôt dormante, tantôt tourbillonnante de choses et d'êtres infiniment divers qui se perturbent et se détériorent, se font la guerre, souffrent et meurent, mais aussi s'harmonisent et durent ou vivent sains et heureux dans une atmosphère d'amour.
Se ménager une heure calme dans le confort d'une chambre solitaire; fermer les yeux et ne penser à rien. Détendu et détaché du monde, laisser sa mémoire féconder sa conscience vacante, semblable à une matrice. Concevoir alors, émerveillé comme un enfant que tout surprend parce qu'il ne s'attend à rien, la puissance infinie que la création manifeste sous des formes variées. Rendre enfin hommage au Créateur, qui est le détenteur de cette puissance, capable d'ordre et d'amour.
L'expérience et la réflexion concernent une seule et même conscience ayant dans un cas pour objet les données de la sensibilité et dans l'autre les données de la mémoire. Cette conscience a des limites quant au nombre de données qu'elle peut considérer sans être dépassée. Aussi l'expérience et la réflexion sont-elles rivales : elles se disputent un même champ limité de conscience. Plus l'expérience est foisonnante, plus elle accapare la conscience, laquelle est alors incapable de réflexion. En outre, plus cette expérience est urgente en plus d'être foisonnante, ou moins elle permet qu'on s'en abstraie au cours d'une pause, plus on dépend d'automatismes pour faire face à la situation. Ainsi la vie moderne – qui pour beaucoup signifie une vie surchargée et pressée – réduit souvent l'homme à un automate, semblable à un animal au comportement génétiquement programmé, telle une abeille ou une fourmi. Une réflexion approfondie suppose une réduction de l'expérience, un temps d'arrêt où l'on s'isole du monde et cesse jusqu'à un certain point de vivre pour penser. Cette mort relative – puisqu'il faut un minimum de vie pour que la pensée existe – est la condition sine qua non d'une vie réellement humaine, à savoir réfléchie. Il ne s'agit pas de perdre indéfiniment contact avec l'expérience, qui est dans la mémoire le fondement de la réflexion. Cette mémoire est une faculté qui retient... et qui oublie; on serait bien avisé de la raviver régulièrement par ce contact. D'ailleurs, la réflexion sert à préparer l'action, une action sensée et efficace dans la mesure où cette réflexion est vraie, fidèle à la nature des êtres et des choses. Il s'agit donc de réinventer la vie moderne, de la simplifier sans l'anéantir, de la ralentir sans signer son arrêt de mort. Une vie pleine, menée simplement, avec des périodes de calme et de méditation : noble invention qui peut faire d'un homme un être digne du nom d'homme.
Gloire à l'être humain et à son créateur! Nous pouvons transmuer les maux en bonheur; nous sommes capables de ce grand oeuvre. L'esprit : pierre philosophale pour une alchimie de l'âme.
Certains, qui ont beaucoup souffert, ont acquis à travers la souffrance une telle sagesse, une telle humanité; ils sont en somme devenus des personnes à ce point meilleures que force est de conclure à ce paradoxe : leur mauvaise expérience fut une bonne chose. La même conclusion s'impose, si étonnante soit-elle, en ce qui concerne les amis, les proches, les amoureux ou les époux dont la relation s'est grandement améliorée à la suite d'une pénible épreuve. Celle-ci les a incités à s'épauler et a resserré leurs liens d'autant. Enfin, n'était le risque que le malheur anéantisse ou désunisse les êtres au lieu du contraire, on aurait raison de leur en souhaiter au moins un au cours de leur vie. Car alors on serait sûr qu'il préparerait leur bonheur.
Pas de désirs sans douleurs. Rien ne se gagne sans peine et ce qu'on gagne, on peut le perdre. Sans désirs pas de douleurs, mais pas de vie non plus, pas de plaisirs ni de joies. À chacun de choisir. Peiner pour jouir du bonheur, quitte à souffrir, ou cesser de vivre : faire le mort ou mourir. Les vivants, telles des vagues, naissent et meurent. Mais le principe de la vie transcende le passage des vivants sur terre, comme l'eau de l'océan le déferlement des vagues sur le rivage. Rien n'est gagné ni perdu, que des formes temporelles dont le fond n'a pas d'âge.
J'ai peur de sombrer, dit l'un; je n'ose pas me mouiller. J'entends le chant des sirènes, ces choses, ces êtres qui m'appellent, mais plus encore le cri des malheureux qui se débattent ou abandonnent la lutte et se noient. La vie est un fleuve qui débouche dans la mort. Plonge, dit l'autre; tu te dessèches à regarder le temps couler. Écoute enfin tes désirs, cependant que vient à ton oreille le cri de ceux qui surnagent et baignent dans la joie. La vie est un fleuve qui se jette dans l'amour.
On peut longtemps pleurer passivement sur son sort, mais on doit un jour l'accepter et faire tous ses efforts pour en tirer le meilleur parti, sous peine de rater sa vie. Pourquoi attendre? Il n'y a pas de temps à perdre!
Certains s'enthousiasment et fournissent un effort véhément, mais fugace. Des difficultés surgissent qui les désillusionnent et les découragent; ils abandonnent. D'abord ils éblouissent, puis ils déçoivent. On dirait un monceau de feuilles sèches qui s'enflamme. Le feu s'élève brusquement vers le ciel; pour un peu il roussirait la lune; mais il tombe et s'éteint quelques instants après. D'autres ne s'emballent pas. Ils savent qu'on n'atteint aucun sommet sans gravir des pentes escarpées : la montée sera longue et rude. Ils avancent résolument en mettant un pied devant l'autre; et l'air de rien, au bout d'un certain temps, voilà qu'ils ont conquis l'Everest!
L'utilité d'une personne ne pèse pas lourd, comparée à la masse des choses nécessaires à la marche du monde. Mais si nos efforts ont assez de poids pour faire pencher un peu la balance humaine vers la sagesse et le bonheur, notre vie a un sens et vaut la peine d'être vécue.
Laurent Grenier
http://laurentgrenier.com/PLDLV.html
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