Des rouages ou des veines
Écrit par Chantale Vincelette   
20-10-2008
Réflexion sur le rôle de l'art





Quand les civilisations et les sociétés disparaissent, ou sont détruites par les ravages du temps et les guerres, les oeuvres d'art restent pour témoigner de leur existence, de leur passage dans notre monde, de leur influence sur ce même monde. Les oeuvres d'art nous renseignent sur les cultures, l'histoire, le mode de vie de ces peuples que nous ne pourrons jamais côtoyer, avec lesquels nous ne pouvons échanger.
 
Les oeuvres d'art nous montrent tant la puissance que la décadence des civilisations. Qu'elles nous éblouissent par leur grandeur ou, au contraire, nous intriguent par leur minimalisme, nous réduisent au silence face au mystère qui entoure leur réalisation ou nous forcent à nous questionner sur nos origines, les oeuvres d'art ont toujours été et seront toujours les porte-parole de nos peuples, les témoins de qui nous sommes, bien longtemps après notre disparition de la surface de la planète.
 
L'art reflète fidèlement la perception que nous avons de nous-même à quiconque se montre suffisamment attentif au message global. Quelle est donc cette perception générale, aujourd'hui, dans un monde étranglé par la surcompétition, la surconsommation et l'incessante course contre la montre?
 
Majoritairement, les gens considèrent l'oeuvre d'art comme un produit de luxe que bien peu peuvent se permettre. À l'heure actuelle, au Québec, des galeries d'art sont acculées à la faillite en raison de la crise économique mondiale, qui en incite plusieurs à revendre tableaux, sculptures, bijoux ou oeuvres d'ébénisterie et les autres, à éviter ces lieux.
 
Entendons-nous bien: je crois que nous sommes tous d'accord avec le fait qu'un tableau ou un meuble raffiné ne se mangent pas. Ce fait étant établi, en sommes-nous réellement réduits à ça? Manger et survivre?
 
Que nous apporte l'art?
 
L'art est le reflet de ce qui est, de ce qui fut et de ce qui pourrait être, selon qu'il s'agisse d'art engagé, d'art d'interprétation ou d'art imaginaire. L'art nous rapporte souvent la vérité crue, les questionnements qui nous poussent à évoluer, le bien-être dans la contemplation de la beauté, la joie, l'émerveillement, la foi en quelque chose de plus grand que nous-même.
 
L'art est ce qui nous distingue des autres espèces animales: nous sommes les seuls à pouvoir transformer les éléments de notre environnement pour en tirer quelque chose de complètement neuf, différent, personnel. Nous sommes tous des créateurs. Nous rêvons tous d'améliorer notre quotidien, notre qualité de vie, nous rêvons tous de prospérité et de paix.
 
Chacun espère faire de sa vie quelque chose de grand, de remarquable, quelque chose qui laissera l'empreinte impérissable d'une existence trop brève. Voilà ce qu'est l'art. Voilà ce qu'il nous apporte.
 
S'il est facile pour tout un chacun de résumer l'art aux tableaux et sculptures, n'oublions surtout pas qu'il inclut l'artisanat, la joaillerie, la danse, la calligraphie, l'illustration, le travail du verre, la gastronomie, le théâtre, le conte, la poésie, la décoration, l'aménagement paysager, l'architecture, le chant, le spectacle, le cirque, le cinéma, la littérature, la musique et toutes formes d'expression personnelle. L'art s'inscrit dans presque tous les gestes et atmosphères de notre quotidien, si bien intégré à notre vie de tous les jours qu'il passe souvent incognito.
 
L'art s'infiltre même au coeur de notre industrie publicitaire, dans ces jeux vidéo tant prisés par une clientèle grandissante, sur les emballages des jouets que nous offrons à nos enfants.
 
Mais si une seule personne peut affirmer être totalement indifférente à toute forme d'art ou d'expression, si une seule personne prétend pouvoir vivre pleinement sans la moindre musique, ne ressentir aucun plaisir devant la beauté d'un lieu aménagé avec goût, n'avoir aucune préférence face au choix entre un substitut chimique de repas ou une savoureuse préparation d'aliments finement apprêtés, que cette personne se lève bien haut, car elle évolue dans un monde insipide et je la plains de tout mon être.
 
Une telle personne serait imperméable à toute ambiance, couleur, musicalité, arôme ou sensualité; insensible à toute émotion véhiculée par une intervention humaine.
Cette personne avoisinerait l'état de machine. Sans aucun doute intelligente et productive, efficace, logique, organisée, performante, et certainement d'une stabilité émotionnelle à toute épreuve...comparable à l'ordinateur que j'utilise pour rédiger ce texte.
 
Sommes-nous donc des machines?
 
En considérant l'art comme un produit de luxe, nous réduisons à l'état de produit de luxe tout ce qui contribue aux joies de nos existences. Nous considérons alors comme un luxe le fait de s'exprimer et de diffuser l'expression, le fait de rendre beaux et agréables les lieux que nous habitons, d'utiliser nos temps libres à jouir de manifestations culturelles tels les spectacles ou la musique.
 
Nous considérons comme un luxe le fait de bien manger. Nous considérons le plaisir des sens comme un luxe. Nous considérons comme un luxe l'opportunité de laisser, au-delà de la durée de notre civilisation, un témoignage de notre pensée.
 
Nous considérons comme un luxe tout ce qui excède les impératifs du travail: produire, produire toujours plus, mieux et plus vite, gagner plus pour acheter plus et ainsi soutenir la machine économique, travailler plus pour arriver à rencontrer des paiements de plus en plus exigeants, être plus efficace pour arriver à joindre les deux bouts.
 
Prendre le temps de respirer devient un luxe. Et lorsqu'il faut couper, c'est dans «le luxe». L'essence de ce qui fait la différence entre exister et vivre.
Serions-nous devenus des machines, à notre propre insu? Ou des esclaves de la machine?
 
Quand je vois les galeries d'art mettre la clef sous la porte, quand je vois les danseurs et les troupes de théâtre dépendre de subventions gouvernementales pour subsister, quand je vois les gouvernements menacer de réduire ces mêmes subventions et pire, vouloir s'octroyer un droit de censure arbitraire et rétrograde, j'ai peur.
 
J'ai peur parce que la manière dont nous traitons les arts reflète la manière dont nous traitons nos vies. L'art est un miroir de nos sociétés. Que nous renvoie le miroir, aujourd'hui? Un brouillard d'individus de plus en plus étouffés, irritables, angoissés, épuisés, désabusés. Des gens obsédés par l'obligation de produire toujours plus en moins de temps.
 
Des gens écrasés par le poids d'un endettement colossal. Des gens menottés, muselés par le langage politiquement correct, censurés par le dirigeant, ce détenteur du droit à la «subvention».
 
La peur de la pénurie suinte de partout: manquer d'argent, manquer de travail, manquer de ressources, manquer de temps. Manquer d'amour pour les autres, manquer d'amour pour soi. Il semble n'y avoir plus d'argent ni de temps pour les loisirs, la beauté, la douceur, l'expression, le partage et la création.
 
Quand il n'y a plus d'espace pour la création, l'état d'humanité lui-même est devenu un produit de luxe. Il ne reste plus que l'état de survie.
Souhaitons-nous réellement demeurer esclaves au service de la machine?
 
Les alarmes commencent à crier. Réveillons-nous!
Le sort que nous réservons aux arts appelle un questionnement profond, lucide et immédiat.

 

 








 

Chantale Vincelette, chroniqueuse Arts et Culture pour Lexis Arte
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Dernière mise à jour : ( 20-10-2008 )
 
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