Teleroman
Écrit par Prune   
18-01-2009
Dissertation critique au sujet du téléroman et des relations qu’il tisse avec leurs fidèles téléspectatrices. Les lieux communs perçoivent les rapports femmes-téléromans comme une liaison extraconjugale et exclusive. Il est grand temps de démystifier leur relation. Et Virginie …

C’est tout un défi que de s’intéresser au sujet féminin. Non seulement parce que la question nous concerne intimement, mais aussi parce que cette thématique est un sombre continent inexploré aux limites de l’inexplorable.
 
Cet exercice propose de faire reculer ces limites en étudiant les relations intrinsèques qui se tissent entre le téléroman et les femmes. À travers un processus, le sujet féminin s’approprie un objet; le téléroman. Line Ross et Hélène Tardif donnent une définition claire et concise du téléroman, montrant ainsi le cadre entendu dans lequel se feront nos recherches. Le téléroman est «une émission de télévision à caractère fictif comportant une série d’épisodes en continuité les uns avec les autres et diffusés à périodicité fixe (habituellement hebdomadaire), racontant une ou des histoires traitées dans un style réaliste […] Le réalisme ici renvoie évidemment à un style de traitement et ne présume en rien d’une correspondance réelle entre la vie des québécois et leur vie téléromancée.» (Line Ross, Hélène Tardif, «Le téléroman québécois 1960-1971 ; une analyse de contenu », Université Laval, Laboratoire de recherches sociologiques, 1975.)
 
Le téléroman est adulé, méprisé, incompris, mais comme le dit l’adage, rarement ignoré. Les femmes s’y investissent et y puisent un petit quelque chose qui pour l’instant, reste encore indéfini et qui peut-être le restera au terme de cette investigation. On peut supposer que certains éléments du téléroman répondent aux besoins [particuliers] des femmes actuelles. Dans le cas contraire, il n’y aurait tout simplement pas de téléroman; ce sont les évidences de la loi du marché, de l’offre et de la demande. Plus de soixante pour cent de ceux qui regardent des téléromans sont des femmes. Mieux encore, ce juste ciblage témoigne du stéréotypage des sexes que véhicule la société québécoise. La femme - téléspectatrice modèle dont il est ici question - est un sujet susceptible de consommer, qu’il s’agisse de productions symboliques ou d’appareils électroménagers. Disséquer sa psychologie toute féminine, ses mœurs, les statistiques qui la concernent, ses valeurs, ses craintes, ses aptitudes, ses appréhensions et ses désirs, c’est déjà voir par où le téléroman entre dans son quotidien. Le quotidien est la porte d’entrée dorée du téléroman. Dans la mythologie populaire, une femme se rend, seule, à son rendez-vous télévisuel.
 
 
Notre problématique concerne les relations existant entre les femmes et le téléroman. L’objectif est de voir ce qui rattache les femmes au téléroman. Forcément, ce qui justifie la grande popularité du téléroman auprès d’un public spécifiquement féminin nous interpelle. Comment et en quoi le téléroman sollicite-t-il les femmes ? Voilà, la question est posée. Elle peut l’être autrement : comment le téléroman satisfait-il les besoins des femmes et quels sont-ils? L’engouement des femmes pour ce type de fiction à tendance faussement réaliste gagne à être légitimé, rationalisé et objectivé. Au-delà de cette utopie intellectuelle, l’étude du téléroman dans cette perspective féminine, relationnelle, psychologique et systémique défriche le sujet au gré de ses intuitions.
 
Le sujet s’impose de lui-même, comme toujours. Il ne cesse de questionner et de «titiller» notre incompréhension. Ce qui motive notre désir de voir ailleurs et plus profondément ce qui se trame entre les femmes et le téléroman est le besoin impérieux de saisir l’influence de l’un sur l’autre et inversement. Si le téléroman semble être un objet de pouvoir idéologique, sinon de culture de masse, il est évident que ses usages et ses secrets nous intéressent. Connaître ses rouages, c’est déjà apprendre à se reconnaître. Savoir par quoi et comment on aime ou déteste est une démarche introspective qui force à nommer ce qu’on aime ou ce qu’on déteste. De l’assiduité aux téléromans à la dépendance, n’y aurait-il qu’un pas ? Si oui, il est capital de connaître l’essence et la substance de ce qui accoutume, soumet et charme ; nous, une amie, notre mère, vous!
 
Bien entendu, toute question à saveur féminine est passionnante d’emblée. Comment ne pourrait-elle pas l’être puisque nous sommes nous-même de sexe féminin? On refuse de dénier l’importance de ces réflexions à nos sujets. Loin de mener une guerre des sexes, nous ne cherchons pas à comprendre pourquoi les femmes consommeraient plus ou moins de téléromans que les hommes. Savoir pourquoi elles en consomment est une question déjà assez prenante sans qu’on n’y ajoute pour l’instant, des indices de comparaisons hommes-femmes. Bien que cette avenue comparative et moins sélective ne soit pas abordée ici, elle n’en est pas moins cruciale à une conception plus juste et plus pragmatique du téléroman. La femme et l’homme font partie intégrante d’un système non-isolé, interdépendant socialement et culturellement. Nous ne l’oublions pas.
 
Connaissances actuelles et intuitions – Pistes à suivre
 
Cette analyse propose d’appuyer les idées avancées par du matériel téléromanesque et purement théorique. Ainsi espérons-nous formuler avec justesse et rigueur nos intuitions. Le corpus d’étude comprend une semaine type d’une saison de téléromans, tout en tentant de représenter équitablement les réseaux francophones qui les diffusent : TVA, Radio-Canada et Télé-Québec. A ce sujet, TQS préfère apparemment passer son tour. Il n’y a pas de conflit d’intérêt quant à l’échantillon; les investigatrices ne suivant aucun téléroman de façon régulière en dehors de ce travail.
 
Inévitablement, nous sommes à la recherche de ce qui vient s’inscrire dans la quotidienneté des femmes. Nous essayerons aussi d’estimer l’impact de l’effet de réel que met en scène le téléroman dans le quotidien féminin. Pour y parvenir, certaines correspondances seront faites entre le téléroman et le roman d’amour; les relations amoureuses jouissent d’une place privilégiée dans le téléroman. L’étude de cas permet de faire apparaître du sens : besoins, attentes, comportements idéologiques ou subversifs, etc. Ainsi, démasquerons-nous quelques-uns des différents discours idéologiques véhiculés par le téléroman.
 
L’étude du développement personnel, social, affectif et identitaire de la femme apporte également quelques informations au sujet des relations existant entre ce qu’elle est et ce qu’elle consomme. Il est possible que les réalités de la femme postmoderne trouvent écho dans le téléroman. Le contenu télévisuel met en scène la multiplicité et l’éclatement kaléidoscopique du postmodernisme. Différentes réalités sociales, familiales et culturelles ainsi que les sous-cultures marginales telles que le féminisme, l’homosexualité, le végétarisme, etc., se côtoient pour le meilleur et pour le pire. Contrecarrant la fragmentation postmoderne, la désillusion, le téléroman recrée artificiellement, par des illusions, une cellule familiale, sociale ou amicale. Cette cellule imagée, fantasmée et projetée se reproduit de saison en saison. Le sentiment d’appartenance assure l’assiduité au cours des semaines. À travers ce qui constitue la trame du téléroman (bouleversements, épreuves, médiations, réconciliations…) l’auteur de téléromans conçoit nécessairement dès le départ un retour à l’ordre homéostatique. Au cours des épisodes et de la constance de sa présence devant le petit écran, la femme construit elle aussi son récit du comment résoudre. Le téléroman est voué à se terminer. Seules les étapes qui mènent à sa clôture restent à écrire. Le téléroman n’est pas une fin en soi, mais une façon de se rendre. «Le Bonheur n'est pas une destination mais une façon de voyager» «On ne lutte pas contre la force du destin.» Dans l’univers du téléroman, le destin est une réalité tacite.
 
« De tous les problèmes qui nous embrouillent, celui du destin et du libre arbitre est le plus obscur. Quoi ? la chose est écrite à l’avance et nous pouvons l'écrire, nous pouvons en changer la fin ? La vérité est différente. Le temps n’est pas. Il est notre pliure. Ce que nous croyons exécuter à la suite, s'exécute d'un bloc. Le temps nous le dévide. Notre oeuvre est déjà faite. Il ne nous reste pas moins à la découvrir. C’est cette participation passive qui étonne. Et il y a de quoi! Elle laisse le public incrédule. Je décide et je ne décide pas. J’obéis et je dirige. C'est un grand mystère. » (Jean COCTEAU. «La difficulté d’être», La Pochothèque LdP, Paris, 1995.)
 
 
Parallèlement, à ces idées, se pourrait-il que les téléspectatrices se projettent comme actrices, ou plutôt comme actantes, dans la série qu’est leur vie réelle? Ainsi, le téléroman serait plus qu’un divertissement populaire et gratuit. Il est la symbolisation possible du réel subjectif. Nous tenterons de montrer l’envers du décor en démasquant cet effet de réel falsifié, voire tronqué, tout en justifiant ses tabous. Peut-être pouvons-nous parler dans ce cas d’existence par procuration. Par la magie de la catharsis et de la projection, le téléroman permet de vivre et d’expliciter certaines émotions et angoisses. Le dilemme, toujours vraisemblable, est un élément perturbateur. La psychanalyse n’est pas indifférente à ces questionnements; l’enfant décrit par Bettelheim n’est pas très loin des femmes qui aiment se faire conter tous les soirs la même histoire.
 
Puisque le téléroman cherche à personnifier et à identifier des individus au sein d’une collectivité, il est dépendant de la culture et de l’épode qui l’a fait naître. Son rôle dans le processus d’identité populaire nous force à nous intéresser aux questions relatives aux adolescentes et aux téléromans qui leurs sont directement adressés. Les femmes adultes rejouent à une autre échelle ce qui avait déjà commencé à se forger dans leur adolescence. L’adolescente peut profiter de l’aide du téléroman pour construire sa personnalité, se rassurer, consolider ses choix ou s’informer sur les différentes avenues possibles que lui offrent sa culture et les mœurs de son temps. Peut-être que le processus de comparaison est un élément secret dans toute recette de téléromans. S’il y a recette, c’est qu’il y a quelqu’un quelque part qui connaît et cherche à exploiter et satisfaire la nature de son public cible.
 
Le téléroman est une production symbolique qui intervient dans le développement d’une conscience de génération; il crée un rassemblement. Aux limites de la vraisemblance et de l’imaginaire populaire, le téléroman est un moyen de représenter le monde, de le jauger, de l’interpréter. Il en est le résumé et la réflexion simultanément. Auto-représentatif, auto-réflexif et auto-référentiel : rien de moins moderne.
 
 
BIBLIOGRAPHIE COMMENTÉE
 
Juila Bettinoti. « La corrida de l’amour », Université du Québec à Montréal, Montréal, 1986. Le travail de Juila Bettinotti est une description exhaustive du genre roman d’amour et plus spécialement du très populaire roman Harlequin.
 
Plusieurs correspondances et analogies structurales et discursives pourront sans doute être faites entre le téléroman et le roman d’amour. Bien qu’ils aient tous deux mauvaise presse, ils sont largement lus ou écoutés.
 
S’il y a anguille sous roche, Bettinotti cherche à la débusquer. D’abord, roman d’amour et téléroman utilisent à répétition des séquences problématiques reliées aux relations amoureuses et interpersonnelles. Il existe une gradation et des rechutes dans la résolution de ces intrigues. Le lectorat du roman Harlequin est essentiellement féminin. Les conclusions (peu réjouissantes) de l’auteur sur l’idéologie de la suprématie masculine, idéologie consommée par des femmes, trouvera peut-être écho dans le téléroman. Les mots-clés : populaire, répétition, séquences problématiques, résolution, intrigues, idéologie et consommation.
 
CHABOT, Marc et HADJI-MOUSSA, Ratiba. «Rôles et valeurs familiales», Université du Québec à Montréal, 1989.
 
Cet ouvrage traite des valeurs et des images que véhicule notre ère postmoderne ainsi que de leur incursion symbolique dans le téléroman. Il explique les rapports entre la représentation d’une réalité et la réalité qui le devient lorsqu’elle est représentée et suggérée comme telle. Il confirme également les différences sociales et idéologiques qui existent entre nature féminine et masculine. Cette portion nous intéresse, puisqu’elle segmente, cible et stéréotype la nature féminine.
 
LACELLE, Nicole. «La propagande inavouée ou l’inavouable popularité des téléromans», Institut canadien d’éducation des adultes, Montréal, 1983.
 
En donnant d’abord la définition du téléroman, admirablement énoncée par Ross et Tardif, l’auteur questionne le pourquoi et le comment de sa popularité. Elle délimite culture de masse et culture populaire. Puis, elle inventorie les forces formelles du genre: code narratif, continuité, formules, participation et catharsis. Ayant statistiquement découvert que les femmes consomment plus de téléromans en nombre et en fréquence que les hommes, elle énumère les forces thématiques ainsi que les fonctions féminines à l’œuvre dans le téléroman: passivité, réalisation et projection, importance du dialogue, de la parole comme moyen de résolution, etc. L’univers parallèle et faussement réel du téléroman permet de synthétiser l’emprise du téléroman sur la nature féminine.
MARSOLAIS, Sophie. «Évaluation du téléroman jeunesse par les adolescents et leurs parents et discussion de son rôle comme ressource symbolique aidant à la création d’une conscience de génération», Université du Québec à Montréal, 1998.
 
Ce mémoire aide à comprendre la fidélisation au téléroman. Le téléroman est une figure symbolique qui intervient dans le processus de l’identification personnelle et sociale. Il trace le parcours de l’adolescence, jonchée de contenu télévisuel. Après y avoir été soumis, les jeunes et les adultes interprètent leur réalité comme une chose possible et tangible.
 
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Dernière mise à jour : ( 21-03-2009 )
 
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