|
Étudier et repérer les figures de style, c’est prendre conscience des procédés expressifs propres au film, c’est communier avec ce langage, c’est re-connaître et intégrer ce code vers une appréciation sans doute plus juste des intentions du film.
La mise en scène signifie en elle-même par la magnificence de ses manœuvres. La forme que prendra l’expression sera nécessairement l’écho d’un contenu qui tend à se rendre accessible. Considérations historiques psychanalytiques et idéologiques sont donc inévitablement au menu.
Description de la figure : Le reflet.

Patrick Bateman (Christian Bale)
Utilisé à outrance, le reflet synecdochique de Pat va faire entrer le thème du double dans le film. Quelques exemples : face à la toilette, voir son reflet dans l’affiche des Misérables - avant de tuer Paul, un détour par le miroir de la salle de bain - dans les scènes de baise, il reluque ses biceps, se fait des clins d’œil, il filme ses ébats, reflet pâle de la réalité, le spectateur visionne ces images en N&B - devant la glace, se rhabille, se drague, se séduit - reflet dans ses lunettes - passant dans la cuisine, ses électroménagers d’acier lui renvoient un reflet flou et sombre - au restaurant, le menu en braille de métal lui renvoie une ombre indéfinie - se penche sur un miroir pour se faire une ligne de cocaïne-verre des gratte-ciel - reflet dans couteau, etc.

Pour ce Golden Boy le jour, tueur la nuit, le double est la possibilité de se compléter, voire de s’intégrer. L’âme humaine est double et indissociable. Pat veut être entier. Après le meurtre de Paul, Pat a une moitié de visage salie de sang, l’autre, rien. La caméra piège l’ambiguïté. Les nombreux jeux de miroir évoquent le stade du miroir de Lacan; l’enfant perçoit sa propre image et celle de ses semblables, formant ainsi les bases d’un moi équilibré, capable de différencier le sujet des autres.

Quant à Pat, il ne se voit pas dans le miroir comme une totalité, mais comme un morcellement. Il est inquiétant et étrange justement parce qu’il ne s’habite pas lui-même. Évidemment, il ne manque jamais de se faire l’amour lui-même, manuellement ou par projection. C’est un narcissique complètement fasciné par sa propre image; il ne sait plus s’il doit occuper une position passive ou active, aimer ou être aimé. Il se déchire. Il aimerait être un autre pour pouvoir s’aimer soi. Il voudrait ne pas s’avoir pour se posséder. Son énergie sexuelle s’investit moins dans le monde que dans son moi. Il est un cas extrême de désinvestissement de la libido dans le monde. Son moi est son objet d’amour.

Dans le narcissisme primaire, le corps est organisé comme un objet unique. Son délire de persécution est contingent au double : le double est une protection contre la mort, une arme à double tranchant contre la destruction du moi. Paradoxalement, le double symbolise aussi le vieillissement et la mort. Pat n’est que le reflet de lui-même. Il est un simulacre ultime de conformité, anonyme et déguisé. D’ailleurs, on le prend toujours pour quelqu’un d’autre.

Lire aussi : Figure de style au cinéma : Répétition
CORPUS pour la série des Figures de style au cinéma
HITCHOCK, Alfred. «Vertigo», 1958, 127 min.
Harron, Mary. «American Psycho», 2000, 104 min.
BIBLIOGRAPHIE
Chevrier, H-Paul, Le Langage du cinéma narratif, Les 400 coups, Laval 1995.
Cieutat, Michel, Les grands thèmes du cinéma américain, Éd. du Cerf, Paris, 1988.
Freud, Sigmund,«L’inquiétante étrangeté» in L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985.
Freud, Sigmund, «Deuil et mélancolie» in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
Freud, Sigmund, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.
|