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Cas d'hyperbole dans « Vertigo » de Alfred Hitchcock
Étudier et repérer les figures de style, c’est prendre conscience des procédés expressifs propres au film, c’est communier avec ce langage, s’il en est un, c’est re-connaître et intégrer ce code vers une appréciation sans doute plus juste des intentions du film.
La mise en scène signifie en elle-même par la magnificence de ses manœuvres. La forme que prendra l’expression sera nécessairement l’écho d’un contenu qui tend à se rendre accessible. Considérations historiques psychanalytiques et idéologiques sont donc inévitablement au menu.
La scène : Alors qu’on croit voir Scottie rêver, il rêve déjà. Son visage crispé de douleur prend en alternance des teintes bleutées et blafardes, puis tourne au violet. Il ouvre alors les yeux sur quelque chose. Un bouquet de fleurs en animation multicolore se défait peu à peu, étalant ses pétales de façon circulaire. Puis, une suite de plans anthologiques, affreusement inquiétants et étranges où Elster, figé, tient Carlotta par le bras, suivi de plans du collier (or jaune et rubis rouge), le tout filtré au jaune et au rouge. L’effet stroboscopique et la pulsation de l’éclairage rouge font apparaître les yeux de Carlotta scintillants.

Le moment d’après, Scottie marche dans le noir, un cimetière apparaît derrière lui, puis la vision de la tombe de Carlotta, vide. Toujours le clignotement rouge. Puis, bang! Le visage éperdu de Scottie apparaît au milieu de l’écran, et à l’arrière de cette tête découpée, des lignes fuyantes en perspective psychédélique : changement de couleur précipité : rouge, violet, le visage devient vert. En plongée, une ombre noire tombe fatalement vers le toit de la mission, puis vers un néant sombre. Scottie se réveille en sueur.

Excessive, l’hyperbole exagère volontairement l'expression, bousculant l’imagination pantouflarde du spectateur. Figure du rêve cauchemardesque, ses représentations inusitées, étranges et franchement inquiétantes relativisent les matériaux d’une réalité consciente avec des forces inconnues. Partout, des lignes fuyantes et tourbillonnantes nous rappelleront l’interstice séparant la raison et la folie, traduisant la turbulence de son univers mental borderline.

Le spiral chignon de Madeleine-Judy
La logique même du film tourne autour du rêve et de la chute vertigineuse dans le fantasme de l’irréalité. Ce rêve, délimitant non sans hasard la 1ère et la seconde partie du film, est une suite habile d’animations graphiques, de raccords en superposés, le tout au gré des couleurs de l’arc-en-ciel.
Parlons effets expressionnistes : le jeu maniéré et exagéré de James Stewart, l’expression de la lumière et les angles de caméra schizophréniques soulignent le caractère mortifère de la scène. Les couleurs y livrent une guerre sans merci, à l’image des tensions psychologiques qui habitent Scottie. Qu’est le vert sinon la couleur symbolisant l’attraction opalescente et nécrophile de Scottie pour une Madeleine en putréfaction? L’histoire d’Orphée et d’Eurydice se rejoue; Scottie s’acharne à conjurer le Temps et la Mort elle-même, investissant le passé sans arrêt.
À l’opposé de la palette, le rouge «danger» signale le vertige amoureux, la chute abrupte et criminelle : la crainte du sexe. Symboliquement, le rouge est la couleur du sang et de l’amour- passion. Cette angoisse de tomber dans une tombe et d’y être enterré vivant est le retour du refoulé d’un fantasme infantile, celui de regagner l’autarcique enceinte maternelle. L’obsession de Scottie naît d’ailleurs dans ce restaurant tapissé de rouge, à l’atmosphère intra-utérine, où se fige à jamais le portrait d’une Madeleine-Judy vêtue de vert, calme et muette.

Le vert traduit l’apaisement éphémère, le repos fugace, l’illusoire Madeleine-J., créée pour disparaître aussitôt. Il est aussi un phare affectif. Dichotomiques, le rouge et le vert habitent pourtant Madeleine-J.. Ils rendent compte aussi du magnétisme où s’opposent l’attirance et l’aversion de Scottie pour cette femme doublée, où deux systèmes divergent et convergent l'un de l'autre. La Carlotta dans les bras d’Elster renvoie à la transmutation des mortes, à la fusion de la vie et de la mort dans la fantasmatique délirante de Scottie. Ses yeux scintillants sont l’animalité sexuelle de Judy à travers le fantôme qui hantait la femme qu’elle incarnait.
Quant au bleu, couleur froide, on l’associe facilement à l’uniforme du policier, au ciel sans nuages, le jour de la mort de Madeleine-J. et au costume bleu-anthracite que Scottie porte à son procès. Il renvoie au sentiment de culpabilité de Scottie et à sa conscience sévère. Dans le rêve, comme le bleu et le rouge se chevauchent, nous sommes en droit de penser que la culpabilité côtoie le désir. Judy est un compromis (rouge + bleu) ; le violet est sa couleur, celle du deuil et de la mélancolie. Judy est par définition insatisfaisante. Scottie cherche chez elle un petit quelque chose qui le et la dépasse, dans un mysticisme obsessif. Elle rend possible la réactivation du passé en modelant son corps : ré-enfilant le costume de Madeleine, Judy se met à nu. Ce qui semblait au départ une somme éparse de couleurs aléatoires est en fait la palette hyperbolique des sentiments qui hantent Scottie, en est le résumé et la réflexion simultanément.

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