Faire l’analyse du cinéma de David Lynch n’est pas chose facile ! Ici, je tente une analyse psychanalytique genre psychiatrie du film Twin Peak. Le personnage de Bob est à lui seul une énigme, genre d’artefact de réalisation imprévu au scénario... très bizarre …
Bob est le retour angoissant du refoulé (né du déplacement de contenus sexuels de la vie infantile et de souvenirs pathogènes) des désirs Œdipiens de Laura. L’hypothèse d’un Bob comme hallucination masquant le viol est supplantée par l’hypothèse d’un Bob hallucination masquant le désir transgressé et le plaisir incestueux. L’idée invraisemblable d’un violeur venu de nulle part est davantage supportable pour le moi qu’un rapport incestueux.
Laura, vêtue de sa nuisette sexy de satin noir, attend fébrilement la visite de Bob. L’acte sexuel accompli avec le père réalise inconsciemment un fantasme œdipien interdit, celui d’usurper le père à la mère. Cette réalisation ignominieuse génère Bob. L’animalité de Bob, ses rugissements gutturaux et sa laideur connotent le désir incestueux. Bob est hideux, à l’image du tabou de l’inceste violé. Effrayant, il laisse une impression déconcertante. Il est le sexe qui rend sale. Il est l’incarnation du Mal. (Les démons, l’enfer, le feu symbolisent le Mal. Le Mal encercle la ville forestière de Twin Peaks, ville de vices, de drogues, de prostitution et de meurtres.)
La séduction est maléfique mais séduisante quand même : le délire de Laura se nourrit des symboles du feu, des démons, des anges,… Bob est le signe de ce qui est depuis longtemps connu, familier. La figure de Bob est un passé répété. L’inquiétude est la conscience du banni : la courte apparition (insert) d’une affreuse Laura blême aux dents jaunies est la subite résurgence du refoulé.
«La psychose, où le principe de plaisir insuffisamment modifié par le principe de réalité, facilite le recours aux mécanismes projectifs et hallucinatoires et engendre la confusion dedans-dehors.» (Josiane Chambrier, Roger Perron, Victor Souffir, Psychoses I, Théories et histoire des idées, Presse Universitaire de France, Paris, 1999, p.52.)
Bob est la manifestation extérieure de l’intériorité : un personnage autre, une projection de soi dans l’autre. Il est la similitude et la différence, l’être identique et extérieur à Laura. Les frontières sont minces entre l’identité et l’autre. La différenciation est ardue. Laura rapporte que Bob dit vouloir devenir elle (paroles rapportées pouvant être teintées par la subjectivité de la rapporteuse; la question est QUI parle ?, problème d’ «interprétabilité du délire» ) : «Je veux compter par ta bouche.», «Il faut que tu marches sur le feu avec moi.» Twin = jumeau. Dans la scène du wagon, lorsque le père confronte Laura au miroir, c’est l’image de Bob qui lui apparaît : en enfilant la bague (fidélité, infinité), elle scelle le pacte d’une fusion malsaine. Elle est Bob, elle est le Mal et doit payer les plaisirs interdits dont elle s’est repue. (Le film peut même sembler moralisateur par endroits…)
Quand Laura tombe sur Bob fouillant la cachette du journal intime (viol littéral de l’intimité dans l’alcôve sacrée), elle se sauve et se cache sous un arbre. En pleine crise de régression (repliement fœtal), elle aperçoit son père sortant de la maison. L’émergence du refoulé est un accouchement mental qui ne se fait pas sans douleur, et jamais Laura n’affrontera cette douleur, sinon à l’article de sa mort. Toujours, elle continue de dénier : «Non ce n’est pas lui…»
La force de son déni, refus de reconnaissance face aux évidences, caractérise bien sa psychose. Reste à Laura l’hallucination et le délire, forme d’élans désespérés vers le réinvestissement libidinal de la réalité. La forme de l’hallucination est signifiante : le refoulement sauvegarde de l’angoisse tandis que l’hallucination dénonce souvent de façon oblique et transformée ce qu’elle devait justement faire taire. Le dévoilement brutal d’une vérité personnelle se bute au désir féroce de l’oubli à persister. «Qui êtes-vous ?» crie Laura alors qu’elle continue de ne pas voir son père. Les cris d’outre-tombe de Laura, signe d’une chute ou d’un bref instant de lucidité, embraient le mécanisme psychotique. Combien de temps encore cette censure protectrice du moi tiendra-t-elle ?
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