C'est pour le sport
Écrit par NOUDILA   
30-08-2008
Pour les amis du Quebec qui n'ont pas encore les ouvrages, voici une nouvelle extraite de "Monsieur Diluvert" de Jack Noudila.
Les Français pourront trouver le livre en le commandant à leur Librairie (par electre) ou directement sur le site de l'auteur : www.noudila.org
Pour la Belgique et le Suisse, un peu de patience, cela va finir par arriver (on fait ce qu'on peut!).


C’est pour le sport


La montée avait duré une bonne heure. Nous avions laissé la voiture dans un virage, sur une étroite plateforme herbeuse. Le fusil était lourd sur mon épaule, mais je commençai à ne plus ressentir la fatigue qui m’avait pris les cents premiers mètres. Cependant, la pente était rude. La petite forêt de sapins que nous avions traversée avait laissé la place aux rhododendrons et à la bruyère. De temps en temps, un buisson de myrtilles se devinait à sa couleur légèrement plus claire. Malheureusement, la saison des fruits était déjà passée.

Nous fîmes une petite pause près d’un torrent. Mon compagnon, en soutane noire comme cela se faisait encore dans le pays, tira de son sac une bouteille de rouge, un saucisson d’âne et un morceau de pain.

— C’est gentil monsieur le curé, de m’inviter chasser avec vous. Mais je vous répète que je ne suis pas chasseur, donc, je n’ai pas de permis. Vous êtes sûr que cela ne pose pas de problèmes ?

— Allons mon ami, tranquillisez-vous ! Ici, cela se passe comme ça. Vous n’êtes pas dans une de vos grandes villes. Et puis, croyez-moi, à défaut de ne pas croire en Dieu, c’est moi qui confesse le Commandant de gendarmerie. D’ailleurs, il est au courant que vous êtes ici avec moi ce matin. Il ne vous embêtera pas. Le genre de chasse que vous allez faire, cela fait partie de la culture du pays. Si vous voulez vivre ici en bonne entente avec les gens du cru, il faut vous y faire.

— Et ce fameux col, il est encore loin ?

Environ une demi-heure pour arriver. C’est un des meilleurs emplacements. Pendant leur migration, ils passent tous par là.

— Mais vous m’avez dit que vous n’en mangiez pas ?

— Oui, mais c’est une façon de faire du sport. Comment croyez-vous que je puisse être en si bonne forme à mon âge ? Regardez-vous, vous êtes plus jeune et déjà tout essoufflé.

Il me tendit un gobelet de rouge et un sandwich qu’il avait préparé tout en discutant. Sur son visage se lisait un sourire avenant. Je l’aimais bien malgré nos différences. C’était mon nouveau voisin avec les morts du cimetière, mais lui, c’était un bon vivant, contrairement... aux autres. J’avais voulu la tranquillité pour écrire un roman, je l’avais. Cette vallée gasconne était peu fréquentée. Je savais que sans lui, les gens du hameau et du village voisin m’auraient difficilement accepté.

En dévorant mon sandwich avec gourmandise, je lui posai cette question qui m’obsédait depuis longtemps :

— Mais dites-moi, monsieur le curé, le célibat des prêtres, cela n’est pas trop lourd à porter ?

Il me fit un clin d’œil avec un sourire complice.

— Et la bonne du curé ? Qu’en faites-vous ? Vous croyez qu’elle n’est là que pour astiquer les cierges ?

— Oh ! monsieur le curé, vous êtes en état de péché !

Sans se départir de son sourire, il me reversa une rasa-de de rouge.

— Celui-là, ce n’est pas du vin de messe, c’est de la qualité... Péché, péché... il faut être croyant pour dire des âneries pareilles !

Comment ! Vous... vous n’êtes pas croyant ?

— Si, mais à ma façon. Dites-moi donc mon cher ami, d’après ce que vous m’avez dit l’autre jour, vous avez été commercial. Avez-vous toujours cru la totalité du discours de votre entreprise sur la qualité et la compétitivité ?

Il trouvait toujours le mot juste pour me mettre en difficulté. Il me regardait avec son air malicieux.

— À vrai dire... non, à la fin je n’y croyais plus. C’est pour cela que j’ai démissionné.

— Vous voyez ! Pourquoi voudriez-vous qu’il en soit différemment pour d’autres métiers ? Je ne suis que le commercial d’une grande multinationale qui a son siège où vous savez. Mais la différence entre nous, c'est que je trouve beaucoup d’avantages à ma profession et que je crois toujours en l'essentiel. Je vais vous dire une chose, le salut, c'est là qu'il est, pas dans des préceptes d’un autre âge.

Et il pointa l'index sur son cœur. C’était la première fois qu’un curé me faisait un tel aveu. Il devait avoir une grande confiance en moi alors que nous nous connaissions si peu.

Il rangea dans son sac la bouteille à moitié vide et le restant du saucisson.

— Allez, encore une demi-heure et nous serons au col.

La montée me parut moins rude. Le sentier serpenta un moment entre des éboulis rocheux, puis nous atteignîmes une grande prairie herbeuse d’où émergeaient ici et là quelques rochers.

— Nous y voilà, dit-il d’une voix où se devinait une profonde satisfaction.

Nous étions au col. Le temps était resté au beau fixe depuis notre départ à l’aube. Il désigna un groupe de rochers.

— Dans ces rocs, nous serons invisibles. Il vaut mieux qu’ils ne nous voient pas. En principe, ils passent toujours par le col à la même heure. Cela nous laisse un peu de temps.

— Mais, vous ne les mangez vraiment pas ?

— Non, ce n’est pas très bon. Il y a cependant des gens plus bas dans la vallée qui mangent leurs ailes panées. Je vous assure que ce n’est pas terrible. Venez, installons-nous. Nous avons encore le temps de boire un coup.

Nous nous dirigeâmes vers les rochers qui nous cacheraient à la vue des volatiles. Il m’apprit à me servir de mon fusil pendant que fut vidée la première bouteille de vin.

— Cela fait-il longtemps que vous exercez votre ministère ici, monsieur le curé ?

Trente-cinq ans. Je suis originaire de ces montagnes. J’ai été ordonné prêtre à Lourdes, mais je n'y suis pas resté. La ville n’est faite pas pour moi. J’ai mon petit côté contemplatif, c’est ainsi.

Nous restâmes silencieux un moment, tous deux pensifs. Il scrutait l’horizon. Puis il me dit soudainement :

— Les voilà, tenez-vous prêt.

Nous chargeâmes nos fusils. Il me montra du doigt un point de l’horizon. Au début je ne vis rien d’autre qu’une sorte de nuage sombre. Mais celui-ci se rapprochait à toute vitesse. Bientôt apparut une nuée em-plumée. Je n’en avais jamais vu autant. C’était un spectacle magnifique et touchant. Le curé me tira de ma rêverie.

— N’oubliez pas ce que je vous ai dit. Ne tirez pas sur les grands.

— Et pourquoi pas les grands ?

— Ils sont dangereux, ils peuvent attaquer.

Ils commencèrent à passer au dessus de nos têtes en vol serré. Mon voisin épaula, je fis de même. Un bruit de tonnerre se répercuta en écho dans la montagne. Il avait tiré en premier. Le vol s’égailla dans tous les sens pendant que quelques plumes tombaient doucement en tournoyant. Je visai aussi et tirai. Le coup ébranla mon épaule. Je vis distinctement la silhouette ralentir sa course avant de tomber lourdement vers le sol.

— Joli coup ! me cria mon ami pendant qu’il visait. Il tira de nouveau. Je revisai à mon tour.

Le vol était tellement dense qu’il semblait qu’à chaque coup nous faisions mouche. Il paraissait ne jamais devoir finir. Au loin d’autres détonations se faisaient entendre dans la montagne. À d’autres endroits, d’autres chasseurs postés commençaient à perpétuer la tradition. De partout, des corps tombaient sans vie dans les rhododendrons.

À un moment, je finis par m’inquiéter du massacre, me demandant si nous ne faisions pas une nouvelle fois ce qui avait été fait aux bisons d’Amérique. Je fis part de mon inquiétude au curé.

— Ne vous tourmentez pas, ils sont très nombreux. Un ouvrage que j’ai lu récemment en évalue le nombre à plus d’un milliard.

— Je ne pensais pas qu’il y en avait autant !

— Au fur et à mesure de l’histoire, on a tenté de les compter, et à chaque fois, on en a trouvé plus que précédemment. Et ça continue...

Nous recommençâmes à mitrailler le ciel, abattant encore de nombreux volatiles. Pris dans la curée, l’odeur du sang m’avait excité. Sans y prendre garde, j’en visai un grand et le loupai. Il fit demi-tour et se dirigea droit sur nous, l’épée levée. Le curé, qui avait rechargé, épaula et tira. La chevrotine fit éclater le visage furieux et l’auréole de l’ange. Il lâcha son épée et un peu de fumée sortit de son aile droite. Il partit en tourbillon vers le sol avant de s’écraser en contre-bas. Mon ami, s’essuyant le front, me lança un regard plein de reproches.

— Je vous avais dit de ne pas tirer les grands, ce sont les archanges et ils sont armés. Nous l’avons échappé belle ! Si je n’avais pas été prêt à tirer, nous aurions été bien mal en point.

D’un seul coup, les derniers anges passèrent. Le vol était fini. Des détonations éclataient encore un peu plus loin dans la montagne. Nous nous préparâmes à rentrer. Sur le chemin du retour, il y avait partout des corps ensanglantés aux ailes brisées. Sur le sol, je ramassai une belle plume blanche et une auréole presqu’intacte. Celle-ci était à ma taille, je la mis. Cela fit rire mon ami.

— N’allez pas au village comme cela, vous allez vous faire tirer dessus, ils vous prendront pour un ange.

Dépité, je la glissai dans ma poche. Partout au cours de la descente, nous vîmes des corps disloqués dans la montagne. J’insistai sur le côté culinaire.

— Et vous n’en mangez jamais ?

— Il n’y a que les ailes qui se mangent, dans les fast-foods, ils appellent cela angel-wings, c’est une espèce de truc pané insipide. Mais ils ne nous achètent pas les ailes, ils ont leurs propres chasseurs, ils les attrapent au filet.

Nous continuâmes la descente en direction de la voiture. J’entendis le curé marmonner comme pour lui-même :

« Au filet ! Pfuuu ! Ce ne sont vraiment pas des sportifs ! »


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JACK  - Changement de mail pour les editions la Girandole   |Registered |2008-11-24 18:37:37
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Dernière mise à jour : ( 01-09-2008 )
 
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