La légende de Saint-Martin
Écrit par Isafc70   
23-08-2008

I - L'inconnu de Saint-Martin

 

La vie était rude en ces contrées sauvages. Le paysage était à l’image des hommes qui le peuplaient. Un vaste plateau recouvert de lande, creusé de nombreuses tourbières. Des lacs aux eaux sombres et profondes constituaient à la fois sa richesse et son mystère. On ne comptait plus les légendes les concernant. Un tel avait vu disparaître une jeune fille dans la fleur de l’âge, un autre abritait la vouivre, ce monstre, mi-femme, mi-dragon, que tous rêvaient de voir, malgré la crainte qu’ils en avaient.

 

Pour ces gens de la terre, la vie s’écoulait au rythme des saisons. Leur labeur était dur et ingrat. A part quelques notables, la majorité vivait chichement, pour ne pas dire misérablement. Les cultures étaient bien maigres, dans cette terre trop acide pour être généreuse… Restaient l’élevage. Mais chacun connaissait trop la valeur d’un lapin ou d’une douzaine d'oeufs pour se risquer à les manger… Non, mieux valait les vendre à la ville ! Ça permettait au moins d’acheter ce que l’on ne pouvait produire soi-même.

C’est dans ce pays de braconne que vivait Jacotte. Du haut de ses seize ans, elle menait d’une main de fer son troupeau de chèvres, qu’elle emmenait paître chaque jour dans la lande. Chaque matin à l’aurore, elle passait à son cou une cordelette munie d’un petit sac de jute. Elle ne savait ce qu’il renfermait, mais sa mère lui avait bien recommander de ne jamais s’aventurer sur le plateau sans l’avoir sur elle, faute de quoi les esprits malins s’empareraient d’elle et elle serait perdue. Le chemin était long, depuis le Brigandoux… Il lui fallait emprunter des chemins sinueux, pour rejoindre enfin, l’endroit magique où elle passait ses journées… St Martin !

Qui n’a pas vu St Martin ne peut comprendre que Jacotte ait été fascinée par cet endroit. Imaginez un éperon rocheux, surplombant toute la vallée, majestueusement. Une vue à couper le souffle. Lorsqu’elle était là, elle ne faisait plus qu’un avec Dieu, qu’elle priait avec ferveur dans la petite chapelle isolée, ses chèvres batifolant alentour. Mais pour y arriver … Que de périls ne fallait-il pas affronter ! A commencer par ce sentier, serpentant au milieu des étangs… Le diable y vivait avait-elle entendu dire une fois, dans une conversation. Tout le monde parlait à mots couverts, d’une femme qui s’était égarée dans la lande, et qu’on l’on avait retrouvée nue, hurlant dans une langue inconnue, se tordant au sol comme si les flammes de l’enfer l’avaient consumée. Monsieur le Curé, appelé à la rescousse s’était vite déclaré impuissant… Belzébuth avait pris possession de cette femme, rien n'avait pu l’en déloger.

L'Église avait tenu concile, à la demande des seigneurs locaux. Comme il était courant à cette époque, un procès avait eu lieu, et la malheureuse avait été condamnée au bûcher. C’était alors pratique courante… Les histoires que l’on se racontait le soir à la veillée, regorgeaient d’évènements de ce genre. Qui avait vu, qui avait entendu dire… Le diable était dans telle maison, et les messes noires dont on parlait à demi-mots, et les sorcières dont on se méfiait…

Jacotte le savait… Jamais elle n’aurait du venir en ce lieu seule. C’est en procession que les habitants du plateau se rendaient à St Martin. La chapelle avait d’ailleurs été érigée pour tenter de conjurer le sort qui touchait le lieu. Et puis, quelle plus belle offrande au Seigneur, que cette vue grandiose… Pour sûr, le diable n’avait qu’à bien se tenir ! Cependant, quelques disparitions inexpliquées avaient rapidement terni cet espoir. Les eaux noires des lacs étaient redevenues la terreur des gens du plateau, et la chapelle avait rapidement été désertée.

 

Mais elle se sentait bien ici, Jacotte… En paix avec elle-même, loin des moqueries de jeunes de son âge. Il faut dire qu’elle était gironde… Des mollets tous ronds, une peau de pêche, des joues rougies par le grand air… Elle promettait d’être une femme appétissante ! Pas comme ses épouvantails sans forme que l’on croisait parfois, desséchées comme des fagots de mauvais genêt. Tout en elle était rondeur, et inspirait le désir… Ses grands yeux noirs offraient un regard franc, voir moqueur, à qui voulait le soutenir. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’avait pas la langue dans sa poche la Jacotte ! Elle savait les remettre à leur place tous ces prétendants, pressés de cueillir sa fleur sans pour autant songer à son honneur. Ils repartaient généralement la joue égratignée d’une belle balafre rouge… C’est qu’elle y tenait à son honneur Jacotte !

Entre deux rêveries, elle récoltait quelques herbes sauvages dont sa mère préparerait des tisanes, posait quelques collets, cueillait (selon les saisons), des fruits sauvages ou des champignons, puis s’installait pour quelques rêveries. C’est ainsi qu’elle fit sa première rencontre avec Lui !

Il se tenait là, devant elle, droit et fier. Il était différent des hommes que l’on pouvait voir dans ces contrées, vêtu richement, mais différemment encore des seigneurs du plateau. Il ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait. Son regard perçant la détaillait lentement, lui mettant immédiatement le feu aux joues. Bizarrement, elle était sans voie, elle qui d’habitude raillait vertement tout le monde. Il était grand… Immense même. Une stature imposante, un air grave, et une voix… Son corps avait été envahi de frissons lorsqu’il lui avait enfin parlé. Oh, il n’avait pas dit grand-chose, juste qu’il lui souhaitait la bienvenue dans son domaine… « Son domaine… » Voilà qui l’avait interpellée. Elle n’avait jamais entendu dire que cet endroit appartint à quelqu’un.

« Viens ici autant qu’il te plaira » avait-il dit d’une voix grave. « Tu sera toujours la bienvenue. J’aime la compagnie, et j’en ai fort peu ! Surtout d’aussi belle allure » rajouta-t-il d’un ton amusé.

Ce jour là, toute fière qu’elle était, elle avait pris ses jambes à son cou, rassemblé ses chèvres, et était partie en courant, comme si le diable avait été à ses trousses. C’est alors qu’elle avait chuté dans le mauvais chemin, tombant dans les eaux noires de l’étang qui le bordait. Elle s’était débattue, avait suffoqué, s’était sentie couler lentement… Puis plus rien. A coup sûr, elle était morte.

Elle s’était réveillée grelottante, nue, allongée devant une cheminée dans laquelle crépitait une belle flambée.

« Alors ma belle enfant, comme ça je t'ai fait peur ? »

L’inconnu était devant elle, debout. Il la toisait d’un air ironique. Un désir qu’elle ne connaissait pas illuminait ses yeux…

« Où sont mes chèvres ? » parvint-elle à demandé d’une voix faible.

« N’aie crainte, elles sont en sûreté… Tout comme toi ! Je me suis permis de te dévêtir, pour ne pas que tu attrapes la mort. Je vais te frictionner pour hâter ton réchauffement. Non, non, j’ai dit… Obéis ! »

Et sans lui laisser le temps de dire quoi que ce soit, il s’approcha, et frotta le corps de la jeune fille d’une toile de métis rêche mais chaude. Les bras d’abord, puis les jambes. Doucement, il entreprit les mêmes frottements sur la poitrine. Jacotte ne pu s’empêcher de gémir sous la douce morsure de l’étoffe sur sa chair tendre.

« Debout ! » ordonna-t-il, tout en lui tendant la main pour l’aider.

Se plaçant derrière elle, il lui frotta le dos, jusqu’à ce que la peau soit d’un beau rouge vif.

« Voilà qui est mieux ! Tu sembles avoir retrouvé quelque tonus » lui dit-il tout en posant son regard sur les tétons insolemment tendus. « Tu sais que tu es très belle ? Un vrai régal pour les yeux… Je n’ose imaginer pour les mains ».

Joignant le geste à la parole, il posa sa main sur le sein droit de la jeune fille, étrangement paralysée par le regard noir qui la fixait. Il caressa, agaçant le téton, puis le pinçant violemment, arrachant un cri à Jacotte.

La jeune fille était totalement bouleversée. Oh elle n’avait plus peur, mais ressentait des choses qu’elle ne connaissait pas. Pourquoi ne l’avait-elle pas égratignée, comme les autres ? Elle ne le savait pas. C’est comme si elle n’avait, d’un coup, plus aucune volonté ! Et cette chaleur qui l’avait envahie… et qui n’était pas due qu'aux frottements du tissus sur sa chair dénudée. Elle regardait la flambée, et se sentait comme cette bûche. Elle était en train de se consumer d’un feu étrange. Ses seins lui faisaient mal à force de se tendre, à la rencontre des doigts du mystérieux inconnu.

C’est à cet instant précis qu’elle se rendit compte qu’elle avait perdu l’amulette qu’elle portait en permanence à son cou. Elle blêmit d’un coup, et fut prise de tremblements.

« Que se passe-t-il ? » lui demanda l’inconnu.

« Hé bien… C’est que… J’ai perdu mon amulette ! Celle qui me protège des mauvais esprits ! » Balbutia-t-elle, yeux baissés

L’homme parti d’un rire tonitruant.

« Tu ne vas pas me dire que tu crois à ces sornettes ? Les mauvais esprits ? Quels mauvais esprits ? Et pourquoi pas le diable tant que tu y es ! Ai-je l’air de Belzébuth ? Hein ? Regarde-moi quand je te parle ! »

« C'est-à-dire que… non… enfin si ! Les mauvais esprits existent, je l’ai entendu. Des filles ont disparu sur le plateau, sans qu’on ne les ait jamais retrouvées. Et puis toutes ces sorcières qu’on a brûlées vives… »

« Balivernes que tout cela. Les gens d’ici n’évolueront-ils donc jamais ! Si tu me fais confiance, je te ferai accéder au savoir… Celui qui rend libre. Je veux faire de toi une femme libre… De tes pensées, de ton corps, de ta vie  ?  Qu’en dis-tu ?

« Libre ? Mais qu’est-ce que c’est la liberté ? Je dois garder mes chèvres, aider mes parents, trouver un bon mari, voilà ce que doit être ma vie. Et puis je ne vous connais pas ! Qui me dis que je peux vous faire confiance ! »

« Réfléchis bien… Je t’offre quelque chose d’unique, parce que tu n’es pas comme les autres. Je te laisse jusqu’à demain pour me donner une réponse. Mais je sais déjà que tu sauras faire le bon choix »

Il lui tendit ses hardes, qu’il avait mis à sécher près du feu, et la laissa se vêtir.

« N’oublie pas… Je viendrai chercher ta réponse demain, à Saint-Martin ! Ta vie va changer ma belle enfant. Tu retrouveras ton chemin facilement, tu n’auras qu’à suivre la buse, elle t’indiquera ta route »

Et il disparu d’un coup, la laissant seule dans la pièce, surprise, mais finalement pas tellement inquiète.

Lorsqu'elle sortit, un cri d'oiseau attira son attention. Elle était là, cette buse majestueuse, planant dans les cieux. Confiante, Jacotte décida de la suivre...

 

II - La belle et l'oiseau

 

Elle était rentrée tard ce jour-là. Aux questions que ses parents ne manquèrent pas de poser, elle répondit évasiment, qu’elle avait perdu une chèvre et qu’elle avait du la chercher, ce qui sembla calmer un peu leurs doutes. Comme l’inconnu le lui avait dit, l’oiseau l’avait ramenée sur sa route, et avait décrit des cercles avant de disparaître, comme pour lui dire au revoir… Oui, au revoir et pas adieu… Quelque chose lui disait qu’ils seraient amenés à se retrouver souvent. Jacotte avait bien réfléchi à ce que l’inconnu lui avait proposé. Elle n’était pas trouillarde, et si les rumeurs qui circulaient sur le plateau l’effrayaient, elle avait été impressionnée par la sérénité de l’homme. Il se dégageait de lui une telle force, un tel calme, qu’elle ne pouvait qu’avoir confiance…

Lorsqu’elle arriva à Saint-Martin le lendemain matin, elle remarqua immédiatement la buse qui décrivait des cercles dans le ciel d’azur, avant de venir se poser doucement sur la croix de la chapelle. Jacotte la salua de la main, puis s’installa comme à son habitude. Sans qu’elle entendît quoi que ce soit, Il était là.

« Bonjour belle enfant… As-tu la réponse à ma question ? » Demanda l’homme d’une voix douce.

Jacotte leva le regard vers Lui, se noyant dans les eaux noires de ses yeux et répondit calmement.

« Je crois que oui Monsieur… Je pense que je peux vous faire confiance. »

« Je le savais… Je lis en toi comme dans un livre ouvert ! Crois-moi, tu ne le regretteras pas. Le savoir que je veux te transmettre n’a pas de prix. Non seulement il te rendra libre, mais fera de toi une femme de pouvoir. Mais avant toute chose, il faut que je te dise qui je suis… C’est une très longue histoire… »

Il s’installa dans l’herbe, aux côté de Jacotte, et entreprit de lui raconter sa vie. Il était né d’une famille noble du plateau il y avait de cela bien longtemps… La vie qui lui était destinée ne l’intéressait pas. Il avait rejeté violemment d’ailleurs, l’idée de rentrer dans les ordres. Lui, passionné de sciences refusait de rejoindre ce qu’il considérait comme le clan de l’obscurantisme. Autant dire que ce refus ne fut pas sans conséquences. Sa famille le rejeta, lui allouant une pension digne de son rang, mais l’éloignant du mieux qu’elle pu. Il s’était donc installé dans une grosse maison bourgeoise, de l’autre côté de la Lande.

C’est là qu’il décida de se consacrer à sa passion… La recherche scientifique. Tout le passionnait, les étoiles, les plantes, la faune … Il fut bientôt reconnu pour mettre au point des remèdes qui semblaient faire des miracles pour certaines maladies. Ses infusions d’écorce de saule et de reine des prés soulageaient les fièvres et les douleurs. Mais surtout ses mains possédaient un don rare… Celui de guérir ! Combien de fois avait-il « barré » le feu d’une brûlure, remis un membre déplacé, que ce soit sur les hommes ou sur les bêtes. Les paysans venaient le voir de loin, mais toujours avec crainte… C’est qu’il circulait à son sujet de méchantes rumeurs. On le disait alchimiste, certains parlaient de messes noires qui se déroulaient soi-disant les nuits de pleine lune dans la demeure cossue. Bientôt, on ne parla plus de lui qu’en l’appelant « le sorcier de la lande ». Mais il s’en moquait ! Son esprit était comblé par la vie qu’il menait, la solitude ne lui pesait même pas. Jusqu’au jour où une jeune fille lui fut amenée.

Elle souffrait d’étranges crises de convulsions. Régulièrement, son corps se tétanisait, ses yeux se révulsaient, sa bouche écumait… Ses parents l’avaient amenée en désespoir de cause, personne ne pouvant rien pour elle. Quatre jours et trois nuits, il avait travaillé sur elle, par apposition des mains, mais aussi en lui faisant boire des décoctions de sa préparation. Au quatrième jour, son état s’était sensiblement amélioré. Elle était belle comme le jour, de longs cheveux blonds encadrant un visage d’ange. Clothilde, tel était son nom, et il en était tombé éperdument amoureux. Pour elle, il se jeta à corps perdu dans la recherche, trouvant un moyen de libérer sa belle du mal sournois qui la rongeait. Il passait ses nuits à déchiffrer de vieux grimoires, et ses journées à courir la lande, à la recherche des ingrédients nécessaires à ses préparations, sourd aux rumeurs qui enflaient de plus en plus.

Tout le plateau ne parlait plus que de ça… Qu’il joue aux guérisseurs passe encore, mais qu’il consacre tout son temps à une possédée du démon, voilà qui ne convenait plus du tout à personne. Des villageois avaient rapporté cela à Monsieur le Curé, qui était allé voir de suite le Seigneur. Que faire ? Il ne s’agissait pas là d’un manant que l’on aurait pu brûler vif sans autre forme de procès, mais d’un noble… Il fut convenu de se rassembler en concile rapidement. Il en allait de la crédibilité des notables…

Deux jours plus tard, la belle Clothilde et Sire Geoffroy étaient arrêtés, et enfermés dans les sous-sols du château. Elle serait passée à la « question » dans la semaine, comme il était coutume dans ce genre d’affaire. Pour lui, point de décision encore, son nom le protégeait encore un temps.

Durant quatre jours, elle fut entendue, questionnée, torturée de la façon la plus abominable qu’il puisse être. Elle subit le supplice du chevalet, attachée, fouettée jusqu’au sang. Les brodequins broyèrent les os de ses jambes impitoyablement… Elle n’était plus que souffrances. A bout de force, elle fini pas avouer ce qu’on attendait d’elle. Oui elle était l’alliée du diable, oui, elle avait assisté à des messes noires dans la demeure de Sire Geoffroy. Ce qu’elle ignorait la pauvrette, c’était le sort qui lui serait réservé.

Lorsqu’on lui apprit la nouvelle, il avait hurlé de douleur du fond de sa geôle. Comment avaient-ils pu oser ? Peu lui importait ce qu’il adviendrait de lui, il s’en moquait. Sans elle, il ne voulait plus vivre de toute façon.

Son procès eut lieu le lendemain. Il n’était plus question de prendre des précautions, puisque sa « complice » l’avait dénoncé comme pactisant de Satan ! Ce ne fut que pure formalité. Il fut condamné au bûcher ainsi que Clothilde, et la sentence serait exécutée le dimanche suivant, après la sainte messe, sur la place du village.

« Assassins ! Je vous maudis tous, vous et votre descendance ! Vous ne serez jamais en paix… Croyez-moi ! Je vous maudis ! » Hurla-t-il alors qu’on le tirait hors de la salle d’audience pour le ramener en cellule.

Le dimanche suivant, deux bûchers se faisaient face sur la place. Tous le plateau était venu assister à la messe, comme il convenait de le faire. Clothilde était solidement attachée au poteau de l’un, inconsciente. Bienheureuse souffrance qui finalement lui épargnerait de se voir mourir… Sire Geoffroy quand à lui était en face, bien conscient . Il n’espérait qu’une chose, partir avec sa bien-aimée. Mais leurs bourreaux en avaient décidé autrement. C’est le bûcher de Clothilde qui fut allumé le premier… Il ne leur suffisait pas de se conduire en bêtes, encore fallait-il qu’ils en rajoutent dans le raffinement du supplice. La dernière chose qu’il lui serait donc donné de voir sur cette terre, serait la mort de sa douce Clothilde. Les hurlements de la malheureuse subitement revenue à elle déchirèrent ses oreilles. Jamais il n’aurait cru possible une telle souffrance, une telle horreur. Et cette odeur de chairs carbonisées…

Une dernière fois il lança sa malédiction sur la foule alentours…

« ASSASSINS !!!

JE VOUS MAUDIS TOUS, JUSQU’AU DERNIER !!! » Avant que le feu n’ait raison de lui également. Lorsque son corps s’embrasa, une buse tournoyait dans le ciel, semblant défier la fumée et les hommes. La foule était à genoux, priant et remerciant Dieu de l’avoir délivrée du démon…

 

III - La communion des esprits

 

Jacotte l’avait écouté sans l’interrompre, mais le dévisageait maintenant avec incrédulité.

« Mais alors, Monsieur… enfin Messire, vous êtes… m… enfin je veux dire… »

« Mort ? Oui, tout ce qu’il y a de plus mort… Depuis 150 ans. Seule mon âme a survécu à mon supplice, et erre depuis tout ce temps. Je me manifeste aux hommes sous forme d’oiseau, attendant celle qui me délivrera, et me permettra de trouver le repos. »

« Et… Ce serait moi ? »

« Ma foi, il semblerait que oui… Tu sembles prête à cela en tout cas. Je vais faire de toi ma disciple, te transmettre tout ce que je sais. A l’issue de cette initiation, tu auras entre tes mains un grand pouvoir… Mais aussi une tâche importante : réhabiliter ma mémoire, et trouver le lieu de sépulture des restes de Clothilde. Te sens-tu à la hauteur de cette tâche ? »

C’est ainsi que durant deux années, Sire Geoffroy pris en charge l’éducation de Jacotte. Si elle était une paysanne, elle n’en était pas sotte pour autant, et montrait même des dispositions étonnantes pour les sciences. Elle connaissait déjà beaucoup de choses, comme les plantes qui soignent ou tuent, l’influence de la lune sur les gens et les bêtes… Surtout, elle était une élève appliquée et curieuse. En quelques semaines elle su lire et écrire, et dévora alors les livres que son Maître lui proposait.

« Te voilà lettrée maintenant, mais ça n’est pas suffisant pour faire de toi une femme d’influence. Tu dois apprendre à jouer des différents pouvoirs que tu peux avoir sur les autres. »

« Qu’entendez-vous par là Maître ? Quel pouvoir pourrais-je bien avoir jamais, et sur qui donc ? A part mon troupeau… »

« Jacotte, le plus grand pouvoir des femmes s’exerce sur les hommes… Vous avez, vous autres femmes, des atouts bien supérieurs à ce que nous ne posséderons jamais. Comprendre les méandres de l’âme d’un homme et de son désir t’aidera à devenir une amante redoutable, qui pourra obtenir ce qu’elle veut. Tu auras alors en main ton destin, mais aussi bien plus que cela. Tu détiendras le seul et l'unique Pouvoir. ».

La jeune fille frémit en entendant ces mots. Oh elle avait changé depuis leur rencontre, elle n’était plus la jeune bergère sauvage… Certes, bergère elle l’était toujours, il fallait bien justifier ses escapades dans la lande des journées durant, car si ses parents avaient su quel était le but, nul doute qu’ils ne l’eussent enfermée ou envoyée dans un couvent quelconque. Elle était devenue une superbe jeune femme, resplendissant la santé et la joie de vivre. A dix-sept ans, elle se découvrait un appétit de vivre et une soif d’apprendre qui ne lassaient de la surprendre. Elle devait tellement à Sire Geoffroy qu’elle se serait sacrifiée sur le champ pour lui.

Quand à lui, il était subjugué par la beauté sauvage de sa protégée. Elle était aussi brune et solide que Clothilde avait été blonde et fragile. Son opposé en quelque sorte. Et pourtant, elle le troublait tout autant, mais de manière différente. Avec Clothilde, il avait été le protecteur. Il aurait voulu être le sauveur, et il avait échoué. Là il était le mentor, le guide. Il allait la façonner, comme un sculpteur façonne sa glaise pour un faire une œuvre d’art. Il sentait en elle une force hors du commun, prometteuse des grands destins. Et la détermination du regard d’ébène de la jeune femme n’était pas pour le contredire. Elle était une femme superbe, qui perturbait déjà beaucoup les jeunes gens du plateau. De ce côté, les choses n’avaient pas beaucoup changées… Elle avait toujours la griffe féroce et la langue bien pendue ! Malheur aux effrontés qui osaient l’approcher d’un peu trop près… Il faut dire que sa réputation farouche lui rendait grand service. Sans elle, ses parents ne l’auraient jamais laissée seule. Pensez donc, à son âge… Beaucoup étaient déjà mariées ! Mais cette vie là ne l’intéressait pas…

Le plus long fut de lui faire prendre conscience de sa féminité et du pouvoir qu’elle lui conférait. Jusque là, être une fille était plutôt une tare pour elle. Il faut dire que dans les milieux paysans, un gars était mieux accueilli dans les familles. C’était des bras assurés pour la ferme, celui qui la reprendrait à la mort du père, alors qu’une fille… Il fallait lui constituer une dote ! Et Jacotte avait déjà trois sœurs aînées, et trois plus jeunes… Son seul frère était mort en bas âge de fièvres méconnues. Ses parents n’avaient d’ailleurs pas manqué de prendre cela comme une punition divine. Pourquoi Dieu n’avait-il pas pris l’une de leurs filles, plutôt que ce petit gars tant attendu ?

Pour la première fois de sa vie, quelqu’un lui disait qu’elle était une femme, et que c’était non seulement un privilège, mais aussi un atout pour son avenir. Elle se sentait enfin belle, reconnue pour elle-même. C’est le cœur battant et les yeux brillants qu’elle attendait tous les jours, assise devant la chapelle, l’arrivée du bel oiseau. Nul doute, elle aimait cet homme… Elle le désirait du plus profond d’elle-même. Pour lui, elle était prête à tout. Non point par reconnaissance ! Il lui avait appris que la bonté ne se paie pas. Pour la première fois, quelqu’un lui avait enseigné ce qu’était le DON absolu, totalement désintéressé. Enfin, si tant est que l’on puisse considérer que le repos d’une âme n'est pas une monnaie d’échange, bien sûr…

« Mon Maître, je veux être à vous. Totalement… » Lui avait-elle balbutié un jour, à l’issue d’une conversation riche sur les valeurs du monde.

Sire Geoffroy avait frémi à ces mots, lui qui contenait depuis bien trop longtemps ce qu’il ressentait pour elle. En avait-il seulement le droit ? Comment un esprit désincarné comme lui pouvait-il aimer, charnellement, une femme ?

Doucement, il l’avait effleurée. D’abord la joue, puis le cou gracile, le sein rond et orgueilleusement tendu. Sa caresse provoquait des frissons sur la peau de la jeune femme. Elle était devant lui, offerte, les yeux clos, savourant chaque sensation comme si c’était la dernière. Délicatement, il défit sa camisole, son jupon, rejetant un à un les pauvres vêtements. Telle une Vénus sculpturale, elle rayonnait dans l’insolente beauté de sa jeunesse, la masse de ses cheveux sombres tranchant sur sa peau d’albâtre.

« Que tu es belle… Trop belle ! Que puis-je t’apporter, moi qui ne suis même plus un homme ? » dit-il d’une voix torturée.

Jacotte s’approcha de lui, jusqu’à le toucher. Elle ressenti le froid, comme à chaque fois qu’elle était trop près… Mais elle aimait cette sensation. Elle était la preuve qu’il pouvait lui faire ressentir quelque chose.

« Regardez Maître, je vous touche, je vous caresse, je vous embrasse… » Et ce faisant, ses lèvres se posèrent sur celles glacées de Sire Geoffroy, provoquant en elle un embrasement imprévu.

Son ventre brûlait d’un feu inconnu, mais elle s’en moquait. Elle le voulait comme elle n’avait jamais voulu quelqu’un avant lui. Se jetant à ses pieds, elle l’implorait…

« Je suis à vous Maître… Ne me laissez pas comme cela, je vous en prie ! Je ferai ce que vous voudrez, mais aimez moi… »

Il la releva, la pris dans ses bras, et l’emporta dans la grande maison de la lande. Un feu crépitait dans l’immense cheminée de la salle commune. C’est là qu’il la déposa, sur un tapis moelleux, à même le sol.

« Tu veux toujours être mienne ? Mais sais-tu seulement ce que cela implique ? Je ne suis plus un homme, mais un esprit… Je ne peux t’aimer de façon conventionnelle. Es-tu prête à affronter l’extraordinaire ? »

« Oui Maître… Si c’est le seul moyen d’être à vous j’y suis prête. Je vous aime. » Répondit la jeune femme, en le regardant droit dans les yeux.

« Très bien. Sache que je t’aime aussi, autant qu’un esprit peut aimer une femme. Je vais te bander les yeux. Tu devras me faire confiance, et me suivre dans les abîmes de mes désirs. Tu le veux toujours ? »

« Oui. » Murmura-t-elle dans un souffle.

Aussitôt, il lui banda les yeux de son écharpe, et la souleva à nouveau, descendant lentement à la cave. Là, le décor changeait de l’intérieur bourgeois et cossu du reste de la demeure. Des anneaux étaient fixés aux murs, des chaînes en pendaient… Sire Geoffroy déposa Jacotte, et entrepris de lui attacher les poignets avec les lourds fers. Elle était là, debout devant lui, dans toute la splendeur de sa nudité, les bras écartelés. Ses seins pointaient, sa peau était parcourue de chair de poule, mais elle n’avait pas froid. Elle brûlait d’un désir très puissant.

« Jacotte, à compter de ce jour tu es à moi bien plus qu’aucune femme ne peut être à un homme. Je veux te faire mienne malgré tout ce qui nous sépare, et c’est possible, crois moi. Ce que mon corps ne peut te faire ressentir, mon esprit le pourra. »

Ce faisant, il avait également emprisonné ses chevilles des mêmes chaînes. Le sombre buisson de son ventre ne dissimulait plus grand-chose de son intimité. Des perles de rosée luisaient, indiquant le degré d’émoi de la jeune femme.

Il ne se lassait de l’admirer… Si belle, si fragile ainsi offerte… Quel don formidable elle lui faisait. C’était la première fois en 150 ans de mort, qu’il ressentait quelque chose d’aussi fort, et surtout c’était la première femme qui n’avait pas fuit. Avec elle, il lui semblait d’un coup que tout ceci relevait de la plus pure normalité.

« Je vais libérer tes yeux maintenant… Je veux voir le désir briller au fond d’eux, le plaisir les voiler, les larmes les inonder… Je veux voir ton âme dans ce qu’elle a de plus beau ma beauté. » Lui dit-il en dénouant l’étoffe.

Elle le fixa alors. Ses yeux noirs brillants d’une lueur qu’il n’avait jamais vue avant. Ils se fondirent l’un en l’autre par la seule puissance du regard, et c’est ainsi qu’alors qu’il effleurait son corps d’une main glacée, elle se mit soudain à jouir intensément, sans le quitter des yeux.

« Tu es à moi et je t’aime… N’oublie jamais cela mon amour. Je vais t’apprendre tout ce qu’aucun autre ne pourra jamais t’apprendre. Le plaisir absolu. »

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière mise à jour : ( 23-08-2008 )
 
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